Cécile Wajsbrot,
Oratorio,
Éditions Zulma, 2026.
Lecture d’Angèle Paoli

Couverture créée par David Pearson
Oratorio :
Définition : « Œuvre lyrique dont le sujet, essentiellement religieux, est développé sous la forme d’un dialogue dramatique faisant alterner chœurs, arias et récitatifs. » (TLFI)
Dans l’œuvre surprenante qu’est son Oratorio, Cécile Wajsbrot fait entendre, sous des formes très variées, les voix dissonantes d’un oratorio profane. De tonalité dramatique, les 41 textes qui composent Oratorio, déclinent leurs voix et leur approche, d’une apparence froide dénuée de pathos, sur un mode grinçant. Extrêmement documenté, le sujet abordé par la romancière et traductrice de Virginia Woolf, est celui, tragique, des migrants et des catastrophes, multiples dans le temps et dans l’espace, qui leur sont associées. Sans mise en scène autre que celle d’êtres humains désespérés, jouets malmenés et méprisés par les uns et par les autres, sans décors autres que la mer et ses embarcations sordides ou, ailleurs, dans les montagnes, frontières barbelées et cruelles, sans autre costume que celui des corps maltraités et leur nudité, cet « oratorio », construit à partir d’une ouverture – Méditerranée – comporte des récitatifs, des dialogues, des airs et des chœurs. Et même une controverse idéologique : Barrès-Maurras et Gide dans « Histoire du peuplier ».
L’ensemble des textes mis en échos dans cet opus se clôt le plus souvent sur une chute ironique, voire discordante. On peut aussi y lire le scepticisme de celle qui s’est lancée dans pareille entreprise. Précise, directe, parfois juste énumérative et nominale, l’écriture ne s’encombre ni de fioritures ni de détails inutiles. Le style, incisif, en est redoutablement efficace. À la fois incontestable dans la vérité aveuglante qu’il sert, et dérangeant : il place le lecteur, mais aussi bon nombre d’acteurs, face aux responsabilités avortées de l’Europe et du monde, face à nos propres incapacités, face à nos « intolérances ».
La table des matières est un bon exemple de ce qui va être abordé et en résume la teneur. On y croise des noms géographiques. Noms de pays de villes de fleuves de régions et de mers. Dont la plupart nous sont tristement connus. Brindisi, La Roya, La Manche, Ceuta et Melilla. Des références aux climats et à ses manifestations intempestives, des listes de morts, leur nombre par année et par naufrage ; des chiffres, des dates, des verbes : « il nage » / « Quitter » / « Ne vous retournez pas ». Des noms mystérieux : Sirene (sans accent) / Nansen / Frontex / Fifo et Lifo / Harmondworth. Qui ou que sont-ils ?
Sirene ? Systèmes mis au point par l’U.E pour réglementer la circulation à l’intérieur de l’espace Schengen. Qu’est-ce qui est légal / illégal ? / Ouvert / fermé ? Plus souvent fermé et emprisonnant qu’ouvert. Ainsi Harmondworth (31) se révèle-t-il être « un centre de rétention », près de l’aéroport d’Heathrow. Pour les hommes uniquement. Venus d’Afrique, d’Asie, d’Orient, de Malaisie, d’Afghanistan … De Lituanie … Et « en attente d’expulsion ». S’ils sont encore vivants. Car on ne compte plus les suicides à Harmondworth. Nansen, lui, est un « explorateur polaire », nommé « Haut-Commissaire aux Réfugiés », inventeur du passeport de même nom. Dont nombre d’expatriés seront bénéficiaires. « Parmi eux Chagall, Nabokov, Stravinski. » Frontex, mot-valise, organisation européenne créée en 2005 pour surveiller les frontières extérieures. Matériel de pointe, verrouillages, surveillances Nord/Sud. Quant à Fifo et Lifo, aux noms si sympathiques qu’on pourrait les croire sortis d’une BD, ils sont les acronymes facétieux de deux expressions anglaises : « First in first out » / « Last in first out ».
Pour éclairer notre lanterne, Cécile Wajsbrot a recours à l’humour, car il en faut pour supporter le poids de ce qu’elle découvre au cours de ses investigations. Un humour qui finit par tourner à l’aigre avec Fifo et Lifo.
« First in first out … C’est de la logistique, le premier produit entré sera le premier sorti … »
Ce vocabulaire emprunté à la logistique de traitement des stocks sert aussi à gérer les stocks de populations en déplacement.
« Last in, first out. Ce n’est pas de la logistique, ce ne sont pas des aliments à bien gérer dans un réfrigérateur mais des êtres humains dans nos villes. »
Outre ces articles qui font toucher du doigt les complexités géopolitiques qui se jouent en Europe, l’on croise aussi des termes en lien avec l’œuvre « musicale » de l’oratorio, « voix » et « litanie », « intermezzo ». Ainsi des 7 intermèdes qui ponctuent cette énumération de chapitres et engendre un écart. Parce qu’ils font intervenir, inattendue, une voix autre, associée à un nom d’auteur et au texte en italiques qui justifie sa présence dans le recueil. Intermezzo. Broch / Ovide / Shakespeare / Psaume / Naipaul / Dickinson / Chateaubriand. Autant de voix venues d’ailleurs dans d’autres temps. Voix « dissonantes ». Elles proposent une autre approche que celle des chiffres, des textes officiels, des décrets, des discours et traités, des propos xénophobes et des dossiers qui submergent l’Europe et le monde depuis tant de temps. Elles complètent les dates qui jalonnent l’histoire des migrations et celle de la « libre circulation ». Car il ne faudrait pas imaginer que les exils et les migrations ne concernent que notre époque. Elles sont de tous les temps, hélas, et rien ne semble avoir changé ! Ainsi croise-t-on Virgile, mort exilé à Brindisi en 21 av. J.-C. (La mort de Virgile, Hermann Bloch) ; Ovide, qui écrit, depuis la lointaine Tomis (Bulgarie actuelle) dans les lettres d’exil qu’il adresse à sa femme (Pontiques) : « L’humanité demande que l’on soutienne de la main la tête du nageur fatigué, au lieu de le plonger au sein des flots. » Emily Dickinson dans un petit quatrain subtilement irrévérencieux ; une Miranda éplorée dans La Tempête de Shakespeare (Acte I, scène 2) ; un extrait du psaume 136 ; un extrait du récit autobiographique de V.S. Naipaul, L’Énigme de l’arrivée : « Il y a cinquante ans, il n’y aurait pas eu de place pour moi dans cette propriété ; même aujourd’hui ma présence était un peu improbable… » Et une très belle page de Chateaubriand dans Le Génie du christianisme : « Il n’en est pas des exils que la nature prescrit comme des exils commandés par les hommes… ; […] on le force à continuer sa route vers de nouveaux déserts : le ban qui l’a mis hors de son pays semble l’avoir mis hors du monde. »
L’ensemble de l’ouvrage compose une partition contrastée où se côtoient les contraires. Ici et là-bas. Les plages où s’ébattent les touristes et où se noient les migrants ; loisirs et naufrages ; indifférence et souffrance. Les combats pour la vie, âprement défendue, et la mort, toujours plus puissante que la vie. Une partition dans laquelle les principaux acteurs sont privés de nom. S’ils arrivent bien de quelque part, ils sont le plus souvent démunis de tout ce qui fait un être humain, à commencer par leur identité. Plus de liens familiaux, plus de pays, plus de langue. Les raisons qui ont motivé les départs et la fuite, sont multiples. Toute une litanie de motifs. Les dictatures, les camps, la pauvreté, les conflits claniques, la sécheresse, l’absence d’horizon… Mais le but recherché est unique : l’Europe. « Continent décrié » / « continent protégé. »
Tous ces constats qui égratignent notre bonne conscience suffisent-ils à nous ébranler ? La compositrice de cet « Oratorio » est loin d’en être convaincue. Il n’est qu’à se reporter à « Ellis Island » pour s’en convaincre. Retour quelques pages en amont, texte 35. Cécile Wajsbrot s’adresse aux Européens. Elle les interpelle pour leur rafraîchir la mémoire. Les obliger à se replacer dans une situation similaire ; leur faire revivre les étapes de leur épopée et de leurs épreuves. Trois pages scandées par cette même injonction : « Européens, souvenez-vous… »
— « Européens, souvenez-vous »… « Entre 1892 et 1924 vous aurez été 12 millions à passer par les services d’immigrations, ici… »
— « Européens, souvenez-vous, c’était vous, à l’époque, qui deviez répondre, c’était à vous qu’on fournissait des interprètes si vous ne saviez pas parler anglais »…
— « Européens, souvenez-vous. Vous étiez des hommes, des femmes, des enfants ».
— « Européens, souvenez-vous. On renvoyait les enfants de moins de 16 ans, s’ils n’étaient pas accompagnés par leurs parents. »
De ce lieu mémorable d’Ellis Island, d’où nombre d’entre eux tirent leurs origines, les Américains ont fait un musée, « où l’histoire des immigrants est racontée avec fierté. » Et Cécile Wajsbrot de conclure non sans ironie, en mettant en avant le côté kitch de cette mise en scène :
— « Comme une success story. »
Et pendant ce temps-là, la Méditerranée continue de se fermer de barbelés de grillages et de miradors ; de se transformer en cimetière. Pendant ce temps-là aussi, sur la terre ferme se multiplient les camps de réfugiés et dans les villes, sous les rames du métro, dans les quartiers les plus démunis, fleurissent les « Tent city », bidonvilles et cabanes provisoires où s’entassent les travailleurs immigrés venus de tous horizons.
Comme toute œuvre lyrique, un oratorio a son ouverture et sa fermeture. La force et la violence du dernier texte, intitulé « Libres » (41), vient en partie de son ambiguïté textuelle. Inconfortable et dérangeante ambiguïté. S’agit-il d’un monologue ou d’un dialogue ? Difficile de le dire. Plutôt une partition à deux voix, une sorte de monologue alterné menaçant qui met en scène un renversement progressif de situation. Avec ouverture pour les uns et fermeture pour les autres. La voix qui se lance dans la prise de parole, prend peu à peu de l’assurance. Elle dresse une liste de tout ce que nous croyons être, de tout ce dont nous sommes porteurs. Peu à peu elle gagne en mépris. Mépris pour ce que nous sommes ou que nous donnons à voir.
« — Vous les oiseaux sans ailes.
— Les uniformes sans poésie. »
Elle ébranle nos assises, annonçant un futur où ceux qui ont été avilis finiront par prendre le dessus. La voix monte comme une déferlante, prédisant le monde à venir et ce qu’il adviendra de nous. Elle se fait Cassandre :
— « Le jour viendra…
— Où quelque chose s’ouvrira.
— Alors vous nous verrez…
— Alors vous comprendrez.
— Et notre histoire deviendra la vôtre. »
Angèle Paoli
D.R. Texte Angèle Paoli
Cécile Wajsbrot, Oratorio, Éditions Zulma, 2026.
