Stefanu Cesari | Xavier Dandoy de Casabianca,
Enfant de minuit,
Éditions Éoliennes, 2026.
Lecture de Angèle Paoli

« – je n’ai pas de nom je ne suis qu’un
chasseur de libellules entre la pierre et
le ruisseau… »
Comment recevoir cette geste intime liée à l’enfance, œuvre toute récente du poète corse Stefanu Cesari, sans la flétrir, sans l’érafler par d’autres mots, d’autres images, sans risquer de la déflorer, de l’affadir ? Je ne sais. Elle me fascine m’obsède je la quitte la reprends, ouvre à nouveau ce livre, inépuisable livre de poète et livre d’art. J’en décline les pages sans oser m’y risquer, m’y confronter.
Enfant de minuit / Ziteddu di mezanotti. Le livre est beau, exigeant, composé avec un soin extrême. C’est un livre à quatre mains, celles du poète et celle de l’ami, l’éditeur graphiste, dessinateur et concepteur, Xavier Dandoy de Casabianca, dont la maison d’édition Éoliennes est sise dans la citadelle de Bastia. Ensemble, ils se sont lancés dans une aventure qui leur ressemble, combinant leurs mondes et leurs rêves, leurs attentes et leurs aspirations. C’est un livre mystérieux, qui cache ses richesses derrière une couverture cartonnée rigide vert émeraude. Le vert aussi se décline, du clair au foncé. Sur la page de gauche, les poèmes en langue corse. Ailleurs dans les doubles pages, se combinent les figures géométriques, les lignes, les éclairs, les graphismes, les étoiles, les volutes, les cœurs… en vert et noir ou vert blanc et noir, les variations typographiques du maître d’œuvre.
Peut-être faut-il voir dans les pages où s’invitent des phrases en gras, le seuil d’une nouvelle étape du récit poétique ; l’ouverture vers un nouvel épisode :
— induva hè a to casa ? (Où est ta maison ?)
Ou plus loin, ces deux pages où se lit la double interpellation faite à l’enfant, qui joue sur les contraires et les inversions :
de la droite,
Andaristi ?
qui voudrais
rester, dis-moi
ton nom.
de la gauche,
Firmaristi ?
qui voudrais
aller, dis-moi
ton nom.
Parfois aussi, des doubles pages quasi-vierges dont seul un tampon que l’on peut imaginer d’origine chinoise vient interrompre la blancheur. Ou une virgule échappée du pinceau. Il arrive que l’on se prenne à rêver sur cette efflorescence qui s’échappe d’herbes vertes pour rejoindre un ballon ou peut-être une lune noire. Il arrive aussi que l’on s’arrête sur un entrecroisement de lettres majuscules, sorte de chiasme typographique d’où émergent en noir un vers tiré du poème, lequel est repris à l’envers et en vert, lettres plus légères et d’ailleurs en italiques, impossible à reproduire ici :
DANS
TON
ESPRIT
TU ES
AILLEURS
Ailleurs. L’adverbe résume à lui seul l’essence du poète. Son être intime et profond. Lieu inaccessible où réside l’esprit du poète et dont il possède seul les clés. Cet ailleurs, essentiellement tissé d’énigmes et de questions sans réponses, il est possible de l’arrimer à la Corse, laquelle lui est consubstantielle (dans un sens large, non théologique). La Corse avec sa langue, dans toute sa richesse et ses âpres beautés, qui se lit sur la page de gauche, dans les poèmes à l’encre verte. Il ne s’agit ici nullement de traduction. Le poète écrit spontanément dans sa langue originelle et transpose, page de droite, en langue française, un autre poème qui en serait l’écho. En réalité il y a bien là plusieurs livres dans le même volume. Cela donne une partition à plusieurs voix, à plusieurs registres. Au moins trois que l’on peut appréhender chacun en relation avec l’autre ou chacun séparément de l’autre. Ce qui ouvre sur plusieurs chemins de lecture.
Cet ailleurs s’inscrit aussi dans une dimension temporelle autre, qui est celle du passé de l’enfance, peuplée de mythes et de légendes, de combats et de monstres, de beautés et de mystères aujourd’hui disparus. Ou enfouis. C’est aussi l’espace inépuisable de la nuit qu’annonce le titre du recueil Enfant de minuit. Autant de formes qui assurent une place importante à une poésie onirique troublante. Voire énigmatique. Une énigme qui s’amorce avant même l’entrée dans le poème. Sur quatre pages qui annoncent l’« effroi », le saisissement, la noirceur, la violence inaboutie, la « bête morte ». L’indéchiffrable. Et sans doute aussi l’amertume et les larmes. Que l’on croise avec quatre lettres en gras disséminées sur deux pages :
AMER
ARME
Amertume que l’on retrouve plus loin, dans un beau poème où se lit pourtant un retour sur images heureuses, avec sa clairière et son arbre tutélaire :
« Tu avais écrit le nom qui est doux, il te
revient des fois, avec ce goût de sève
amère. »
Le poète a-t-il rêvé le décor idyllique de son désir et de sa ferveur ou bien l’a-t-il réellement vécu ?
« Il y a toujours la vie lovée dessous
l’arbre où tu jouais. Nuit et jour…
… Il y a une clairière dans les grandes
herbes. Une échelle pour le labyrinthe
dessous l’arbre. L’arbre et ses racines
rouges plantés dans ton bas-ventre,
l’arbre qui est là pour le chien, pour la
foudre, pour le vieil homme et pour la
mémoire. Pour l’hôte et pour le secret. »
Avec l’arbre pérenne de la clairière, il y a aussi sa longue chevelure à elle, « la masse obscure de ses boucles, mouvante… » Et le regard fasciné du « sombre garçon ».
Les poèmes qui façonnent cette geste, au sens de récit chevaleresque, sont des chants. Peut-être aussi des thrènes. Des chants forgés à partir de formules introductrices, spécifiques au conte, sur des répétitions qui scandent l’univers qui prend place. Enrichis d’emboîtements de récits. C’est un univers nocturne, peuplé d’ombres et de silhouettes qui errent dans les courants d’air. On y croise les bêtes familières d’antan, les voix du passé, les rituels anciens, les peuples en migration, la mère. Dont la première apparition, à l’intérieur de crochets, évoque la disparition de l’enfant et ses métamorphoses dans le récit qu’elle s’est elle-même forgé :
[Sa mère raconte qu’elle l’a vu se fondre
comme un papillon de nuit, ressembler
enfin à l’écorce ou à la pierre. Disparaître
aux regards, s’envelopper du temps]
Qui est-il cet « enfant de la nuit », visage couvert de tant de masques, objet de tant de disparitions, « noirci de mille résurrections » ? L’autre en lui est-il véritablement un autre ou seulement son propre double perdu et désiré parce que perdu ?
De cet enfant qui persiste à se chercher derrière les ombres qui le cernent, nous découvrirons les jeux, les batailles dont il est le héros, l’ingéniosité, le goût pour les labyrinthes, les grottes les cachettes, d’où l’on peut voir sans être vu, les trésors de guerre et les énigmes — jeux de marelles — dont l’objet-livre est un exemple ou une reconstitution —, jeux de l’oie, jeux d’épée d’où les épreuves et la mort ne sont pas absentes, avec leurs cheminements broussailleux, leurs séductions enfantines « sombre fille sombre garçon », désirs illicites, embuscades, déceptions. Désillusions. D’où l’importance des conditionnels, propres au discours enfantin forgé sur tous les possibles :
« Si je devais te parler encore et si la
langue existait pour une telle chose, je
te dirais comme un enchantement… »
Mais de l’enfant, fantôme parmi d’autres fantômes grimaçant sous leurs masques, nous ne saurons pas le nom. Derrière les masques de carnaval, charbonneux et inquiétants, le masque de l’enfant, qui est aussi celui de son île. Ce qu’il est advenu d’elle :
« Ton masque est une peau de renard
inversée, avec des yeux vivants même
si la bête est morte. C’est vrai, peint
en noir avec le charbon des grands
feux de l’été, du goudron des routes
surchauffées qui mènent à la plage,
c’est le visage de ton pays. »
Ainsi, quelque chose a été perdu, dont il ne reste que des traces douloureuses. Une nostalgie profonde se lit dans ces poèmes et se transmet à celle ou celui qui les lit. La voix du poète — ou du vieil enfant —, surgie de la nuit
« Ta voix
est comme celle des
chiens
à la chasse
comme ces pleurs
au fond du vallon
crépusculaire
appelante,… »
De tout ce passé enfui, il s’agit d’en organiser les contraires, de donner vie à ce qu’il en reste dans les profondeurs mémorielles. Ainsi le suggère l’injonction : « sauve quelque chose ». De ce chaos, peut-être ! ou de cet enfer dans lequel les visages se croisent et se superposent, visages de « chien méchant » ou d’enfant vieux, inconnaissable. Qui pourtant désirait si fort vieillir jadis et qui se bat désormais contre le temps :
« Tu es parti parce que le monde était doux.
tu es revenu parce que le monde s’est
ensauvagé. »
De cet enfant vieilli empli d’absence, tout le plein vient du passé. Images récurrentes, amour, senteurs de la terre et de l’air, vraie vie aux couleurs et aux voix de l’arbre. Peut-être est-ce là que se tient une possible re-naissance, qui se tient dans un appel :
« Viens, c’est une histoire à rebours. C’est
la fraîcheur d’un parfum. Ou d’une nuit
profonde. Les empreintes de chaque
animal dans l’arche ! C’est comme ça
que tout a commencé. Par la découverte
d’un monde qui renaissait ! Viens ! »
Qui raconte ? Sinon le vieil enfant qui déplie le livre des questions et des réponses, des questions sans réponses ; qui déploie l’atlas des cartographies souterraines et des rêves ? Sinon celui qui rêve de vie en lieu et place de la mort. Peut-être suffit-il à un moment ou un autre d’écouter ce que la nuit a à lui dire :
« Écoute enfant
le parler de la nuit. »
Peut-être est-ce là que se tient une forme de vérité, entre le dedans et le dehors, sur la lisière.
Que dit-elle cette voix venue de si loin, mais toujours vivace ?
« C’est la voix d’un corps enroulé dans
sa tiédeur, il dort ; la peau frissonne
d’un millier d’aiguilles minuscules ;
dehors c’est une saison neuve pour ce
monde qui ne l’est plus, tombé depuis
longtemps ; il attend d’être relevé c’est
pour bientôt, tel que l’enseignent les
anciens rites. »
C’est un langage crypté, langage confus d’oracle dont le devin vaticine les envoûtements. Sous sa voix, il est possible de discerner la voix d’autres poètes — celle du poète portugais Herberto Helder cité en exergue ; mais aussi, plus discrète car son nom n’est pas cité, celle de la poète Sylvie E. Saliceti alliée à celle du compositeur Allain Leprest. Magies inépuisables de l’enfance, dont seule la parole poétique peut encore assurer un supplément d’âme, une vie possible.
« – je n’ai pas de nom je ne suis qu’un
chasseur de libellules entre la pierre et
le ruisseau, je suis pauvre je n’ai rien
sinon l’enfance acharnée qui m’emporte. »
De la lecture de cette épopée de l’intime, de sa puissance évocatrice et de sa beauté troublante, il n’est pas possible de sortir indemne. Profondément originale cette poésie est là pour porter la voix de celui qui l’incarne avec tant de force pour tant d’autres qui sont impuissants à dire ce qui en nous, chacun et chacune, obsède. Et qui pourrait prendre fin avec une ultime disparition, comme le suggère le chant VI des LÉGENDES DE LA NAISSANCE OBSCURE :
Dernière
étoile de la
nuit
je m’efface
si le soleil
vient.
Angèle Paoli
D.R. Texte Angèle Paoli
