
Ph. Angèle Paoli — « Le bleu règle d’avance la note du jour »
ONZIÈME PAS
Demain, l’oiseau
I
On ne sait pas où s’en va ce qui passe ni ce qui reste et comment se construisent nos lendemains. Le monde n’a pas plus de visage que ce surcroît d’abîme que lui ajoutent les questions, jour blanc sur jour blanc jusqu’à ce qu’un vide se forme, celui qu’un éclat va rendre à la nuit d’un à-venir qui jamais ne vient. C’est toujours dans la clarté imprévue qu’un coup de vent allume que surgit ce que l’on n’attendait plus, qu’on avait cru perdu, dont on espérait pourtant le retour…
II
Ce qui est donné à voir est silencieux. À partir de ce silence de nouvelles images pourront venir au jour. Mais montrer ceci ou cela n’annule pas ce silence d’origine. Ce silence advient comme présence dans l’œuvre, comme reste de ce qui ne peut être montré, margelle dont on a soustrait le puits et autour de laquelle nous errons, selon les mots de René Char. L’infigurable n’est pas supprimé par ce qui prend figure. Ainsi dans la forme d’un oiseau, l’inconnu se montre comme inconnu.
III
Le bleu règle d’avance la note du jour. L’oiseau se tenait entre ciel et terre comme entre deux lignes, entre plis et souffle, voix et voûte. Droit. Une clé dans les couleurs. Un silence qui parlerait. Une invitation à écouter.
C’était comme une mélodie lente qui ruisselait depuis les hauts et de roc en roc faisait torrent à la pente, lumière dans l’air, vif et taillée dans une brassée de bleu. Et sur les branches, des arbres de la rive, c’étaient moins les bourgeons que leurs écailles qui clignotaient dans les rais de lumière.
IV
C’était pourtant bien un oiseau, comment en aurais-je pu en douter ?
Je ne l’entendais jamais que de très loin.
Par-delà toutes les rues, les places, les impasses ou les traverses. De la ville qui chasse l’ombre crue des regards.
Par-delà le jardin, les framboisiers, les arbres, le vent qui insiste courbe le dos.
Par-delà le jour, les vitres sales, le dehors qui vacille, la douleur qui rôde dans les jambes mal assurées.
Personne ne semblait retenir son chant.
V
Quand l’oiseau s’envolera, le ciel ouvrira le feu. Un morceau de soleil se posera sur l’autre rive.
Tu écouteras l’eau sourire.
Alain Freixe, Ces pas encore, La rumeur libre éditions, 2026, pp. 49, 50.
