
I0
mes rêves je les fume à l’envers
au commencement n’y avait pas de commencement
tout commençait
sauver les peaux mortes pour sauver les peaux vivantes
Palmyre s’appelait
Tadmor, premières présences dès le bronze moyen
qui possède une langue se perd
ou peut-être est-ce l’inverse
nous poussions nos petits mots de côté, j’aimais bien
chez les Achuars, l’intériorité, qui dit signifie, ça peut
aussi les plantes ; mais bien sûr les animaux
en dialecte shuar, achuar,
aguaruna, huambisa, la différence se fait par les corps
mais ça se dit toujours Idlib dans mes bouches
je ne peux rien à ma colère, vous ne pouvez rien à ma
colère épidémique, je ne tiens pas en ma peau
I3
nous pourrions n’aller nulle part, creuser les écarts,
sonder des voies accidentées, déplacer nos regards
la poésie brûle les étapes
dit Paul Celan
des pistes de colères, des copeaux d’Iliade dans ma bouche
quelle substance extrêmement dangereuse, à plaisir
ne pas chercher ce qu’on sait
l’avenir viendra avec nous, avec vous
c’est là d’abord dans la bouche, simplement, puis tout à
drame, amas de cendres, béton, acier, toute ma vie
les défaillances absente des aimés
parfois les mots ont des petits coups bleuis, tu ne peux
rien dire à ça
on ne revient pas en arrière dans la vie de tous les jours
ce chant de grillon même au fond du trou
je ne redresse pas l’échelle
I4
la meilleure amie de ma langue c’est la mienne
tu as plus de temps que moi mais t’es pas plus jeune
quel chagrin fou nez dans l’herbe, belle allure qui coule
qui à joie, les insectes sont chamans pour faire vivre les
autres avec soi comme si étant de tout
être humain tu avais droit à l’eau, à manger, paresser
rêver nez dans l’herbe
je ne sais pas quoi te dire, été incorrigible, voisins partis
en catastrophe, c’est un autre sujet
dis-moi que tu es arrivé, j’ai perdu mes temps, usinée
trop d’acouphènes, trop de sons qui pour vous n’existent
pas, inaudibles cœurs qui souffrent soufflent, les pleurs
d’une mère sauvée d’un naufrage en Méditerranée
son enfant froid
dans ses bras
les fileuses de Mordves, à leurs ritournelles rient
je ne lâche pas
le couteau, ne lâche pas le couteau ne lâcherai pas le couteau
Claude Favre, À l’étourdie, L’herbe qui tremble, 2026, pp. 23, 27, 28. Le dessin de couverture et les photographies sont de l’auteure.
