« Des signes dérivent entre des fragments de vie
et des fragments d’énigmes. »
Ph. Angèle Paoli
Fleuve
Je cours me réfugier sous les arches tremblantes du pont.
Mes yeux s’embuent de la violence verticale des larmes. Le
fleuve accueille à l’intérieur de ses vagues les crépitations
des gouttes et je rêve la colère d’un dieu auquel plus per-
sonne ne croit. Dans le miroir des eaux de pluie, je me vois
aux trois âges : à peine né, à peine vivant et à peine mort.
Je plonge yeux fermés dans le fleuve à la recherche de car-
casses de poissons et de cadavres de poètes. Des péniches
me frôlent, des canots me cognent. Le corps baigne-t-il ne
serait-ce qu’une fois dans les mêmes eaux ? Mes sens fuient
vers la source et vers la mer dans des mouvements con-
traires. Je fais la planche sous le déchaînement des nuées.
Je sors des eaux avec la soif de l’âcre détresse du ciel. Qu’ai-
je à faire d’autre qu’errer dans les rues lavées de leur virgi-
nité et de leur dépravation ? Auras et orages m’accompa-
gnent. Mes vêtements trempés collent à ma peau et je rêve
de crues et de déluges sous l’arc-en ciel qui rappelle qu’au
moins une fois le monde a pris fin.
Magies
Aucune aurore et aucun crépuscule : mes yeux se ferment
sur des vérités mortes et des sophismes vitaux. Je m’égare
dans les labyrinthes de ma propre intériorité d’où je ne
vois que des étoiles qui renoncent à leur clarté.
Des martyrs marchent vers l’avenir. Je me suis promis à
des magies que je ne maîtrisais pas. On m’a demandé de
créer, j’ai détruit. Il y a des rythmes et des musiques à
déchiffrer. Des signes dérivent entre des fragments de vie
et des fragments d’énigmes. Tout se réduit bientôt à un
acte de foi.
Que reste-t-il après ? Sacrifices et prophéties.
Sacha Zamka, « Nouvelle naissance » et « Comète » in Splendeurs et aveuglements, Pierres écrites / L’Oiseau des runes, Collection créée par Jeanine Baude, Éditions Pétra 2026, pp. 17, 36.
