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Le 1er janvier 1923, un mois et demi à peine après la mort de Marcel Proust, survenue le samedi 18 novembre 1922, La Nouvelle Revue française consacre à l’auteur d’À la recherche du temps perdu, un numéro spécial intitulé : « Hommage à Marcel Proust ».
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« LE PETIT PAN DE MUR JAUNE »
« De quelle façon allons-nous nous endormir ? Et une fois que nous le serons, par quels chemins étranges, sur quelles cimes, dans quels gouffres inexplorés le maître tout puissant nous conduira-t-il ? Quel groupement nouveau de sensations allons-nous connaître dans ce voyage ? Nous mènera-t-il au malaise ? À la béatitude ? À la mort ? Celle de Bergotte survint le lendemain de ce jour-là où il s’était ainsi confié à un de ces amis (ami ? ennemi ?) trop puissant. Il mourut dans les circonstances suivantes : une crise d’urémie assez légère était cause qu’on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que la Vue de Delft de Ver Meer [sic] (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu’il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu’il ne se rappelait pas) était si bien peint qu’il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d’art chinoise, d’une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l’exposition. Dès les premières marches qu’il eut à gravir, il fut pris d’étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art si factice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’un palazzo de Venise ou d’une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentèrent ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l’un des plateaux, sa propre vie, tandis que l’autre contenait un petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu’il avait imprudemment donné la première pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se dit-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition. »
Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit : « C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien. » Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ? »
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Marcel Proust, La Prisonnière in À la recherche du temps perdu, Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1954 (édition de Pierre Clarac et André Ferré), pp. 186-187.
| ■ Marcel Proust sur Terres de femmes ▼ → 10 juillet 1871 | Naissance de Marcel Proust → 10 décembre 1919 | Marcel Proust, Prix Goncourt pour À l’ombre des Jeunes Filles en fleurs → 21 juin 1927 | La comtesse Greffulhe et Anna de Noailles → 27 juin 1945 | Nomination de Reynaldo Hahn à la direction de l’Opéra de Paris → 13 février 1991 | Marie de Benardaky à l’Orangerie de L’Hôtel Sully Voir aussi : → Marcel Proust Le site (en italien) de Gabriella Alù, le site de référence sur Marcel Proust → (sur The Kolb-Proust Archive for Research) liens vers Textes électroniques et sites sur Marcel Proust |
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