Dois-je résumer, Felice ? D’abord une observation aussi ancienne qu’immédiate. Je prends la plume et je suis proche de toi, plus proche de toi que lorsque je me tiens auprès du canapé. Ici tu ne me renverses pas, ici tu n’évites pas mes yeux, ni mes pensées, ni mes questions, et pas même lorsque tu te tais. Serions-nous donc ici dans l’appartement du grenier avec l’horloge du clocher comme pendule ? Possible.
Nous avons constaté que nous n’avons passé ensemble aucun bon moment. Et encore, c’est dit bien pompeusement. Peut-être n’avons-nous pas passé ensemble une seule minute de totale liberté. Je me rappelle Noël 1912. Max était à Berlin et croyait devoir te préparer à une lettre affreuse qui te menaçait. Tu avais promis de rester courageuse, mais en ajoutant à peu près ceci : « C’est si curieux : nous nous écrivons régulièrement et très souvent, j’ai déjà beaucoup de lettres de lui, j’aimerais beaucoup l’aider, mais c’est si difficile, il me rend les choses si difficiles, nous ne parvenons pas à nous rapprocher. » C’est là – comprends-moi bien – que tous les deux nous en sommes presque restés. L’un le reconnaît plus tôt, l’autre plus tard, l’un l’oublie un moment où l’autre s’en souvient. Il y aurait un moyen facile d’arranger les choses, pourrait-on croire. Si on ne peut pas se rapprocher, on s’éloigne. Mais, d’un autre côté, cela non plus n’est pas possible. Le poteau indicateur ne montre que cette unique direction.
Tel est le premier fait impitoyable. Le deuxième réside en nous deux. J’ai constaté que chacun de nous est impitoyable envers l’autre ; non pas parce que l’un tiendrait trop peu à l’autre, mais nous sommes impitoyables. Toi probablement en toute innocence, donc sans sentiment de culpabilité, donc aussi sans la souffrance qu’entraîne ce sentiment. Chez moi, c’est autre chose. C’est peut-être un malheur que je ne puisse pas discuter, j’attends quelque chose comme l’éclosion, du dedans, de la conviction dont j’éprouve le besoin, et je ne me donne pas la peine, mais on ne s’en aperçoit pas du tout, tant en cela mon incapacité est grande. C’est pourquoi extérieurement nous n’avons jamais de disputes, nous allons paisiblement côte à côte, mais pendant ce temps-là, l’air qui nous sépare est sillonné d’éclairs, comme si quelqu’un le fendait continuellement à coups de sabre. Et pour ne pas l’oublier : toi non plus, tu ne discutes pas, toi aussi, tu souffres en silence et, pour rétablir l’équilibre, cette façon de souffrir pèse peut-être plus lourd que la mienne, puisqu’elle est innocente.
Et il arrive maintenant ce que j’avais exactement prévu. Je ne suis pas parti volontairement, je savais ce qui me menaçait. J’étais menacé par la tentation de la proximité, cette tentation absurde qui me tient positivement la nuque et qui ne me lâche pas même dans cette glacière. […]
Je t’écrirai peu, les lettres vont si lentement, on n’écrit pas non plus aussi librement qu’autrefois, et puis je ne t’accablerai plus de prières pour te presser de m’écrire, les lettres ne nous ont pas apporté grand-chose, il faut essayer par d’autres moyens […]
Suffit, j’ai encore beaucoup à faire […] Si demain matin […] tu voulais bien me réveiller à temps, disons vers 7 heures et demie, par un bon rêve affectueux, ce serait très gentil. Mais fais en sorte si possible qu’avant de me réveiller le rêve se déroule correctement, jusqu’à la vraie bonne fin qui est peut-être préparée pour nous deux je ne sais où.
Bien à toi.
Franz Kafka, Lettres à Felice in Œuvres complètes IV, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1989, pp. 659-660.
COMMENTAIRE
La correspondance de Franz Kafka avec Felice Bauer s’étend de septembre 1912 à octobre 1917. Remise par Felice elle-même aux éditions Schocken (1955), cette correspondance a été publiée en 1967, sept ans après la mort de Felice (1960). Cet échange épistolaire rend compte de la complexité d’une relation amoureuse fictive, fondée sur l’ambiguïté des sentiments, les mensonges et les remords. Passion imaginaire que Kafka s’était inventée pour Felice. Au lendemain de leur première rencontre, le 13 août 1912, à Prague, chez Max Brod, ami de Franz.
| ■ Franz Kafka sur Terres de femmes ▼ → 3 juillet 1883 | Naissance de Franz Kafka → 7 décembre 1912 | Franz Kafka achève la rédaction de La Métamorphose (+ Lettre à Felice du 7/8 décembre 1912) |
Retour au répertoire du numéro de janvier 2006
Retour à l’ index de l’éphéméride culturelle
Retour à l’ index des auteurs
Laisser un commentaire