Deuxième composante de cette lignée d’où descendent Nougaro et Charnet : le jazz, qui scelle le lien entre
de Charnet. Nougaro est pour Yves Charnet « cet homme qui jazzait la chanson » (p. 55), parce qu’« il avait le jazz dans le sang » (p.73). À cet égard aussi, comme pour la chanson, Yves Charnet se rêve l’héritier du jazz de Nougaro. Aussi qualifie-t-il la basse continue de son livre de
(p. 67). L’un des autoportraits les plus incisifs d’Yves Charnet est celui-ci : « Je suis un vieux bâtard du blues » (p. 183).
Troisième composante de cette lignée métissée, dans laquelle s’inscrivent Nougaro et Charnet : la poésie. Sur les traces d’Audiberti qui saluait déjà « le taureau Nougaro, le poète » (« Avant-dire », p. 10), Yves Charnet met en relief la filiation qui unit Nougaro à Rutebeuf (« Le Rutebeuf à l’âge du blues », p. 13) et aux « troubadours » (« Troubadours de la
blue note », p. 14). Si Nougaro, le père, est poète, Yves Charnet, « le fils », se crée une généalogie poétique, suggérée par l’art des citations sans guillemets qui caractérise
Quatre boules de jazz et grâce auquel l’auteur dit
sotto voce quelle famille de poète est la sienne. Voici l’arbre généalogique qu’il s’invente et dont il est l’héritier pour ainsi dire sur « le mode mineur », « à sa petite manière » (comme disait Verlaine) : Baudelaire (« le
mundus muliebris ,» p. 32, « sa toison moutonnant jusqu’à l’encolure », p. 114) ; Nerval (« Tout Rossini, tout Weber, pour cette ritournelle », p. 16) ; Rimbaud (« Ma préférence pour les refrains niais », p. 16, « Je voudrais dire adieu au monde… Avec des romances dans ce genre là », p. 19, « Une saison chez Claude Nougaro, p. 27, « L’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs. À quelle heure appareille le navire », p. 87-88, « Notre inhabileté fatale », p. 140, « Une blessure de 25 centimètres au côté droit ; deux trous rouges », p. 177) ; Verlaine revu par Trenet, « Les sanglots longs des violons… Trenet, c’est Verlaine qu’il a mis en chanson », p. 79, et par Gainsbourg (« Moi, je m’en vais ; au vent mauvais », p. 40) ; Apollinaire (« Encore un verre de vin trembleur », p. 23, « Cet alcool brûlant comme ma vie », p. 94, « la cicatrice à son cou nu », p. 106), etc. Si Nougaro est élu père par Yves Charnet, c’est qu’il a scellé cette alliance de la poésie et de la chanson que veut tenter aussi l’auteur de
Quatre boules de jazz : Nougaro aura rapproché ces deux pôles de ma vie, la chanson, le poème. Il aura réuni ces deux cultures. La savante. La populaire » (p. 107).
La chanson française, le jazz, la poésie : voilà les trois composantes majeures de l’alchimie Nougaro telle qu’Yves Charnet la chante dans
Quatre boules de jazz et telle qu’il cherche à l’incarner dans sa propre prose. Mais le signe distinctif de Nougaro, qui fascine Yves Charnet, est aussi sa faculté de décloisonner les arts et de s’inscrire dans une filiation allant jusqu’à la peinture. « Peintre de la voix », « coloriste de la chanson » (p. 156), Nougaro est ainsi l’héritier de Toulouse-Lautrec : « Nougaro sera comme un Toulouse-Lautrec de la chanson » (p. 33)… « On dirait Aristide Bruand… sur les affiches de Lautrec » (p. 90). Dans la lignée de Nougaro, Yves Charnet se veut lui-même un peintre dans la prose, à qui Toulouse-Lautrec insuffle une énergie picturale, ayant l’ascendant sur les mots. Dans ce même mouvement d’effacement de la dissemblance entre les arts, Nougaro est aussi pour Yves Charnet un frère des acteurs de cinéma (« On dirait un acteur de la Nouvelle Vague… Une tête brûlée dans un Godard », p. 90). À cet égard, Yves Charnet se veut aussi l’héritier de ce que Nougaro nomme le
« cinémot » (« chacun son
cinémot… C’est encore un mot forgé par Nougaro », p. 55). Dans cette perspective,
Quatre boules de jazz est d’abord un « film » qu’Yves Charnet « [veut] tout juste tourner dans [sa] tête » (p. 26), et les morceaux éclatés du livre se lisent comme des « rushes de ma mémoire à l’épreuve » (p. 19). S’« il y a des jours où c’est comme un film. La vie » (p. 93), le modèle du cinéma se greffe de lui-même sur celui de la chanson, du jazz, de la poésie et de la peinture, tels que Nougaro se les approprie – et après lui Yves Charnet. Mais pour que Nougaro soit « ce monstre sacré » (p. 98) et ce « maître » (p. 138), clé de voute de la généalogie rêvée par Yves Charnet, il faut que celui-ci mette l’accent sur la dimension à proprement parler « religieuse » du chanteur : « Ce n’est plus de la variété. Plus seulement. C’est autre chose. Cette présence religieuse à soi-même ; aux autres êtres […] C’est un acte. Un acte sacré » (p. 123). Ainsi, aux trois composantes majeures de l’alchimie Nougaro (chanson, jazz, poésie), sur lesquelles se greffent aussi des sèves venues de la peinture et du cinéma, Yves Charnet ajoute-t-il une énergie majeure. L’énergie « chamanique » : « Avec ses mains de chamane toulousain » (p. 13)… « Il y avait, chez ce mec, quelque chose d’un chamane » (p. 68). L’alliance de l’argot (« mec ») et du vocabulaire religieux (« chamane ») dit très bien à quel point Nougaro incarne pour Yves Charnet une « force » à la fois populaire et sacrée. La greffe sur la chanson française du jazz, de la poésie, de la peinture et du cinéma, ne définit le génie de Nougaro que si on y adjoint la dimension « chamanique ». Celui à qui Yves Charnet sculpte ici un « tombeau » de mots est ni plus ni moins qu’un « chamane » de la chanson.
Encore faut-il être à l’écoute de la « sorcellerie évocatoire » (Baudelaire) de la prose d’Yves Charnet, par laquelle celui-ci assume, dans chaque fibre de sa langue, l’héritage exigeant de Nougaro. Car ce livre ne serait pas ce qu’il est si Yves Charnet ne dansait véritablement, de toute sa langue, avec Nougaro, comme un torero avec le
toro. Comme Kerouac, Yves Charnet invente, au contact du jazz de Nougaro, une nouvelle façon d’être dans la langue et de faire chanter la prose. Il y va d’un
cantar parlando neuf.
Quelle est la botte secrète de Nougaro, dont Yves Charnet est ici l’héritier ? Cette botte secrète, c’est l’ascendant de la voix sur la lettre et le langage, voire sur tout l’être. Déjà Cocteau, cité dans « l’avant-dire », en donne la formule à propos d’Édith Piaf : « Edith Piaf […] va devenir elle-même invisible. Il ne restera plus d’elle que […] cette voix qui gonfle, qui monte, qui monte, qui peu à peu se substitue à elle » (p. 9). Il y va, dans
Quatre boules de jazz, d’une magnifique définition lapidaire de ce qu’est un chanteur : « C’est ça, un chanteur… de la chair à voix » (p. 122). Or, qu’est-ce que la voix, sinon une façon de donner à entendre le corps ? Là encore la définition du « style » proposée par Yves Charnet va droit à l’essentiel : « Le style d’un chanteur, c’est son corps » (p. 122). Et c’est parce que Nougaro, ce « drogué de l’articulation » (p. 67), est un « corps–souffle ; corps–rythme ; corps–swing » (p. 69), qu’il peut être aussi ce « boxeur frappant à l’âme » (p. 88). C’est parce que « la voix » est « encore plus intime que le sexe » (p. 102) que les « chansons sont décochées depuis l’âme » (p. 13). « L’artiste de la voix » (p. 16) est celui qui, par sa descente dans les « ‘entrailles’ » (p. 9) du corps, parvient à toucher l’âme. Et Yves Charnet de mesurer la supériorité native du chanteur sur l’écrivain : « Comme je l’envie – moi, le poète de papier – votre voix viscérale » (p. 64). Par l’expression « poète de papier », Yves Charnet répond au texte d’Audiberti sur Nougaro, cité dans « l’avant-dire » : « Il peut donner aux mots une résonance concrète non entendue chez les poètes de papier » (p. 10). Pour Yves Charnet, comme pour Audiberti, il y va d’une certaine façon de crever le papier par la voix, de sortir « ‘hors du lit desséché des livres’ » (p. 10). C’est tout l’enjeu de l’œuvre d’Yves Charnet : comment sortir de l’écriture par la voix ? Comment, en écrivant sur du papier, ne pas être un « ‘poète de papier’ » (p. 10), mais un poète de la voix ? Parce que « les voix [sont] plus vivantes que les livres » (p. 66), il s’agit de faire remonter le plus profond du corps dans la résonance de la voix. Si, pour Yves Charnet, la poésie dans la prose c’est une écriture enfin faite voix, cette poésie se joue au plus près de la « peau ». C’est « la peau » d’Yves Charnet qui réagit immédiatement au contact de la voix de Nougaro : « Je me souviens de cette caresse électrique sur mon siège d’hypnotisé … Frissons sur la peau … J’étais électrocuté » (p. 66). On ne dira jamais assez que la poésie, telle qu’Yves Charnet l’appelle de ses vœux dans les profondeurs mêmes de la prose, est une poésie qui a rapport à la peau. À cet égard, Yves Charnet pour ainsi dire peaufine une définition de la poésie qui se joue à l’intersection du mot et de la peau : « Il s’agit de réinventer, par les rimes mêmes du chant, un contact entre le poème et la peau » (p. 178). Dans une abolition de la dissemblance entre le corps et l’âme, la poésie, sur l’injonction du modèle de la chanson, est une certaine façon de prendre l’âme par la peau.
Mais qu’est-ce qui fait que dans cette œuvre d’Yves Charnet on entend une voix et non une écriture ? Qu’est-ce qui fait que les mots-peaux, les mots-corps, les mots-voix sortent de l’écriture ?
D’abord, une certaine manière d’écrire contre la
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