TdF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

[14 novembre 2016 – campagne de lecture] Asli Erdoğan | Est-ce moi

Publié le :

14 novembre 2016

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Terres de femmes répond à l’appel lancé ce jour par Tieri Briet et Ricardo Montserrat Galindo : diffuser le plus possible, le plus largement possible, le plus fort possible, la parole d’une écrivaine emprisonnée qu’un régime autocratique veut étouffer.

Tous ensemble, relayons la liberté.







EST-CE MOI



Qu’est-ce que je cherchais là ? Il ne restait rien qui fût moi. Rien de ce qui était en moi n’était digne de s’appeler ainsi, capable de se concrétiser face à quelqu’un d’autre, de persister tout au long d’un destin, jusqu’à la fin d’une histoire. Quand j’ouvris les yeux, je me retrouvai dans un univers pétrifié. Couleur cendre, couleur fumée, couleur cœur… Je fermai les yeux, je les rouvris, j’étais toujours au même endroit, dans la même réalité hors du monde. Je roulais vers les profondeurs d’un cauchemar ; j’essayais de me raccrocher à quelque chose pour m’arrêter, parfois je réussissais à grand-peine à me redresser, mais c’était en vain, je tombais. Tout ce qui jusqu’à ce jour m’avait maintenue debout, à la surface de la terre, à l’intérieur de mon corps, échappait instantanément à mes bras. Dans ce gouffre désert, tout à fait étranger, je ne trouvais pas un seul mot auquel me cramponner, auquel grimper en m’aidant des ongles et des dents. D’ailleurs, si même j’en avais trouvé un, comment aurais-je pu m’y accrocher, avec ces mains blafardes et ces dents brisées ? Le sang qui coulait sans arrêt, tiède, amène, bienveillant, de mes dents du haut, se répandait sur mon palais, suintait au coin de mes lèvres et emplissait mes fosses nasales. Ne pouvant plus rester dans mon corps tremblant et éperdu, il cherchait à jaillir hors de mes veines, mais au dernier moment, il ne pouvait se décider à me quitter. Mais qu’il était long à sécher… Je n’avais pas mal, le goût du sang est moins salé qu’on le dit, mais je ne pouvais empêcher mes mâchoires de s’entrechoquer. Ceux qui connaissaient mal la nature humaine et se figuraient que la souffrance a un début et une fin prétendaient que rien n’est aussi terrible qu’on le craint… Mais ils n’ont surplombé que des gouffres familiers, ils n’ont jamais été aspirés dans la spirale sans fin de la peur… « Après tout, ce sera fini à l’aube », disaient-ils. Mais l’aube ne peut sortir que de la nuit. Avant le lever du jour tu me livreras trois fois. J’étais confinée dans un Maintenant infini, tout d’une pièce, qui a perdu sa petite aiguille et dont la grande aiguille parcourt sans cesse le même cercle. […]



Asli Erdoğan, Le Bâtiment de pierre, récit traduit du turc par Jean Descat, Actes Sud, 2013, pp. 55-56.






Asli Erdogan, Le Bâtiment de pierre




ASLI ERDOĞAN


Asli Erdogan




■ Voir aussi ▼

La tribune de Tieri Briet
L’appel lancé par Tieri Briet et Ricardo Montserrat Galindo
Une pétition demandant la libération immédiate d’Asli Erdoğan circule, vous pouvez la signer en cliquant ici






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3 réponses à « [14 novembre 2016 – campagne de lecture] Asli Erdoğan | Est-ce moi »

  1. Voici un poème que j’ai écrit sur mon blog (http://mokhtarives.blogspot.com/) afin de mobiliser pour la libération immédiate d’Aslı Erdoğan.

    LES AILES D’ASLI

    pour la libération immédiate de la romancière Aslı Erdoğan

    Les mains des hautes lumières
    T’ont déjà sculpté un nid
    Pour tes justes envols !

    Aux syllabes chantant
    Les chauds rivages
    Des résistants soleils
    Tes pas crient l’envergure des vrais
    Qui refusent les linceuls
    Des basses traîtresses allégeances !
    Tu sauras toujours pulvériser
    Les barreaux des faux
    Pour soulever à jamais
    Des creux des détresses
    Les tempêtes de fleurs
    Dont le feu refuse toute laisse !

    © Mokhtar El Amraoui
    Le 12/11/2016

  2. Sylvie Fabre G.

    Merci à vous tous et à Terres de femmes de relayer. Ce qui se passe en Turquie est terrible et il n’y a guère de réactions de l’Europe. Mobilisons-nous pour eux. Sylvie Fabre G.

  3. ★ Parler. Dire. Agir. Encore et jusqu’à la libération d’Aslı Erdoğan. Ce soir, à la Distillerie de Montrouge, Barbara Bouley commencera sa séance de lectures publiques avec l’ensemble Lire Ici Dire là, en lisant des textes d’Asli Erdogan. C’est à 19h30. Beaucoup d’autres lectures auront lieu d’ici peu. Mais là, ce soir, c’est la première et nous allons essayer de le faire savoir à Asli Erdogan, au fond de sa cellule.
    C’est le commencement d’un long combat. Mais ensemble, nous obtiendrons qu’Asli soit libérée.

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