En hommage à Pierre Dhainaut, cette note, rédigée le 14 avril 2026.

Photo : Éditions Le silence qui roule (juillet 2015)
14 avril 2026 | Mort du poète Pierre Dhainaut
Pierre Dhainaut n’est plus. Il nous reste son œuvre, multiple, foisonnante et immensément humaine. Sa poésie, « lumineuse » selon le mot de Pierre Maubé. En pensée avec les siens, sa famille, ses nombreux amis, et amies… Avec vous toutes et tous, qui l’avez accompagné.
Voici ces deux extraits de Vocation de l’esquisse…
« Déjà ce n’est plus moi qui chante,
C’est mon souffle »
(Ossip Mandelstam).
« Le poète ne réclame rien, il donne :
Le poète tout entier est offrande »
(Maria Zambrano).
Extrait 1
« Un travail d’écoute »
Que serions-nous sans les mots ? S’ils nous paraissent abstraits ou arbitraires, n’accusons que notre comportement à leur égard. Certains poèmes en témoignent, certains textes qui ne demandent pas que nous les qualifions de poèmes : les mots ne sont jamais de trop lorsque nous renonçons à les soumettre…
La nuit d’abord, le sentiment à la fois qu’il s’agit d’une épreuve, nous ignorons, certes, pour combien de temps. Ne brusquons rien, les mots l’ordonnent : ce qu’ils nous laissent, qu’ils intensifient, notre attention, en effet. Sans réticence, écoutons-les lorsqu’ils respirent, nous parviendrons à respirer mieux. Ils s’affranchissent des contraintes. Quand ils s’animent, n’essayons pas de les gouverner selon l’idée qui n’est que la nôtre, étroite, de ce que doit être un poème. Les multiples directions qu’ils explorent à leur gré, n’en préférons aucune, suivons-les, nous verrons bien où elles mènent, et quand il leur arrive de s’arrêter, n’est-ce qu’un moment ? est-ce définitivement ? gardons-nous de combler le vide par une formule autoritaire, l’élan ne reviendrait pas, nous continuerions de peser. Ils se fient à des ressources sur lesquelles nous n’avons pas de prise. De syllabe en syllabe, que leurs sons demeurent libres de se répéter et de s’opposer, de se compléter, de s’unir, et l’espace s’accroît, où ils se fraient passage, l’espace intérieur s’accroît également. Les souvenirs et les désirs auxquels nous tenons tant que nous y voyons notre identité, cette clôture, les mots nous interdisent de nous y complaire, ils puisent là leur substance, ils les allègent. Tout participe au poème en train de s’accomplir.
Dans l’abandon comme en conscience… Les mots qui prennent forme de traces, confuses encore, tremblantes, nous pressentons qu’ils deviendront un poème. Nous évitons cependant de prononcer un tel nom, ce serait reprendre nos droits. Le plus difficile, maintenir l’écoute à la hauteur exacte, humblement. Patiente, elle n’est en rien passive, elle est constamment en éveil : les mots que nous inscrivons sont-ils eux qu’il fallait inscrire ? Le rythme selon lequel ils s’organisent, ne l’avons-nous pas, si peu que ce soit, guidé, entravé ? Une force est à l’œuvre : autant qu’elle nous porte, nous la portons…
Le poème ne peut être qu’une esquisse, l’auteur, s’il est scrupuleux, n’a obéi qu’à une vocation qu’il était seul à pouvoir incarner, qu’il n’était pas seul à révéler. Un poème n’est légitime que s’il ne s’achève pas, il n’a pas d’autre sens, il est toujours à naître, il est ce qu’une vie ne suffira pas à comprendre, une promesse.
Une fois encore, je n’ai pu m’empêcher de dire « nous » : comment admettre que l’écriture nous isole et que les exigences qui sont les siennes la concernent exclusivement ?

Extrait 2
« Genèse des fleurs »
1.1.11
Afflux de sable, gerbes d’embruns ou de pollen,
l’écume s’évapore et la rosée, l’océan proche
en ce jardin où de longs souffles somptueux
par les couleurs réinventent le monde,
ce sera l’or évidemment la note primordiale
pour la sonorité qui dure jusqu’au soir,
essaime, se mêle au bleu, au vert, au rouge,
la chair a la substance des parfums
comme l’air qui se remémore après que cesse
de palpiter une aile : à ceux que la mort a ravis
nous redirons les mots de l’origine,
iris, abeilles, orchidées, avocettes, roses trémières…
Pierre Dhainaut, « Un travail d’écoute » & « Genèse des fleurs » in Vocation de l’esquisse, Encres d’Isabelle Raviolo, « La Dame d’Onze Heures », 2011, pp. 79, 80, 81, 82, et 50.
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