Jérôme Ferrari, Très brève théorie de l’enfer
Nous sommes taraudés par un
remords hérité, celui de l’accès de
lubricité qui a amené notre obscène
mise au monde, et nous nous éver-
tuons à nous rédimer par une vie
de misère ; mais notre faiblesse, qui
infuse notre volonté si elle n’en est
pas la matière même, nous pousse
encore et toujours vers ces bonheurs
momentanés du bord du chemin.
Aussi notre esprit, afin que l’homme
puisse combler le découvert de la vie,
lui a-t-il inventé un enfer en com-
pensation et un grand livre où consi-
gner le bien et le mal en prévision du
jour du Jugement.
Thomas Edward Lawrence
Les Sept Piliers de la sagesse, CI
(trad. Éric Chédaille).
Incipit
Sache, ô Roi du Temps, Roi trop aimé, que dans les vastes étendues de l’enfer, où souffle un vent de Pestilence et d’Effroi, se trouve, bien au-delà de la septième porte, une demeure souterraine dont Satan lui-même, dit-on, ne peut se rappeler l’emplacement. Les damnés qui doivent y subir leur éternelle punition ne sont pas des assassins ; ils n’ont jamais levé la main sur leurs parents ni convoité la chair de leur chair ; ils ne sont ni des voleurs, ni des apostats, ni des blasphémateurs : mais la vacuité de leur âme et la sécheresse de leur cœur ont épuisé l’infinie miséricorde plus sûrement que ne l’aurait fait l’abjection du crime.
Ainsi ne se consument-ils pas dans les flammes.
Ils ignorent que Dieu les a maudits. Ils passent leurs journées rassemblés dans une pièce immense au sol jonché d’ordures, qui leur semble un palais plus somptueux que le tien. Ils sont presque nus, à peine couverts de haillons déchirés et crasseux, et se croient pourtant vêtus comme des princes.
Ils s’enivrent de leur puanteur comme d’un parfum de myrrhe et de jasmin délectable et considèrent avec ravissement les plis de graisse jaune alourdissant leur flanc.
Ils découvrent en souriant les glaires et les filaments noirs dont leurs bouches sont pleines et de leurs lèvres pendent des lambeaux de viandes illicites.
Ils se félicitent de leur sort et se vantent avec une arrogance insensée du bonheur sans pareil dont ils croient jouir.
Mais dans la parodie de sommeil qui leur est accordée, au plus profond d’une nuit qu’ont désertée la lune et les étoiles, la nuit de l’enfer auprès de laquelle les ténèbres mêmes paraitraient lumineuses, une angoisse mortelle les étreint comme s’ils sentaient confusément, pour un court instant de terreur, qu’ils sont prisonniers d’un mensonge sans fin et qu’ils ont déjà reçu leur châtiment. Au réveil, ils ne se souviennent de rien : la révélation leur échappe comme le sable s’écoule entre les doigts. Et pourtant elle demeure, impossible à saisir et impossible à fuir. Elle est un poison, un venin insidieux qui se diffuse lentement dans leur âme vide et leur cœur sec, et vient ronger la racine des joies factices et des plaisirs corrompus. Peut-être suffirait-il que l’un de ces réprouvés désire sincèrement la lucidité pour obtenir une chance de rédemption – mais nul ne peut le savoir car Dieu est le Caché ! Aucun d’eux cependant n’exprime jamais ce désir : tous, ils s’endurcissent dans leur aveuglement coupable, justifiant à chaque instant le jugement qui les a précipités pour toujours dans l’abîme.
Et moi, je sens ton front devenir glacé sous la caresse tiède de mes mains, et ton corps frissonner contre le mien comme celui d’un enfant fiévreux. Je sais les histoires des Djinns et des filles de roi, des califes d’esclaves et des marchands, tant d’histoires que je ne t’ai pas encore racontées ; mais je sais aussi, pour ton édification, la sagesse du Très-Haut que nous ne pouvons que craindre et vénérer sans la comprendre. Maintenant que ton souffle s’apaise, nous consacrerons un moment à la volupté et toi, tu m’écouteras jusqu’à l’arrivée de l’aube qui, je le sais, ô Roi du Temps, Roi très aimé, me verra une fois encore demeurer vivante.
Jérôme Ferrari, Très brève théorie de l’enfer, Contes de l’indigène et du voyageur, roman, Photographie de couverture : ©Karl Ndieli, Actes Sud 2026, pp. 11, 12, 13.

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