
Ph. Angèle Paoli
« Je fus sauvé je
crois par les fougères la mousse et les lichens. »
Il y avait sous la venelle en contrebas des
fougères une fontaine. Elle répétait sans cesse.
Suis-je fou ? Fais-je sens ? Fais-je corps ? J’avais
cinq ans à peine. Cette crécelle des pavots teintés
de la mort ne m’étonnait guère ; je fus sauvé je
crois par le délire torrentiel du vert de palme des
frondaisons qui insinuait comme le porphyre
d’un filtre de douleurs dans le bassin d’eau
fraîche et limpide de la source. Je fus sauvé je
crois par les fougères la mousse et les lichens.
Mon arrière-grand-père et mon père sont morts
de mots violente dans ces terres ? Depuis je ne
me fie plus qu’à l’herbe qui pousse entre les
rails. À la persistance et à la persévérance de ces
oratoires et chapelles chorales où brûle la lampe
de ceux qui n’ont rien.
***
J’imagine que les voix persécutaient Virginia
Woolf de façon démoniaque, paroxystique,
épouvantable, quand elle décida de mettre fin à
ses jours et de se jeter dans la rivière, les poches
pleines de pierres, pour couler plus rapidement.
On ne peut que l’aimer et se taire. Ainsi celle
qui avait écrit La Traversée des apparences et La
chambre de Jacob, celle qui avait donné deux
chefs-d’œuvre au monde avec La Promenade
au phare et Les Vagues, choisit de rompre le
fil divinatoire et astral qui reliait son corps à
son œuvre, brisant les antennes, rompant les
contacts, parce que, malgré son combat, âpre, dur,
téméraire, la folie devenait la plus forte. Si la folie
oblige à répondre par l’écriture elle est aussi le
tribut damné et sans charme des visions.
***
Je n’ai jamais oublié les yeux gris de mésange
de la fillette que je croisais sur le sentier des
mines. Son élégance seulette à mimer du vent. L’air
balançant à grand cistre autour d’elle le charme de
ceux qui reviennent de loin. Oiseaux marins vides et
gorge d’elfe blottie dans le sens aigu des nuances,
elle voyait dans la bruyère à peine cueillie, une
prière déjà faite. Elle venait d’un de ces hameaux
pauvres des montagnes instruite par les sabots de
chèvre et les ruisseaux. Se sachant fée délaissée
par la providence elle prédisait l’orage à la façon
des fougères aigles dont les graines remuent avant
l’éclair. Je la vis un jour jeter et moduler son
cri d’alouette si haut dans l’espace qu’elle figure
encore pour moi la complainte disparue de ceux
qui n’ont rien.
Patrick Laupin, Le Reste de nos âmes, Poèmes de la maison du silence, La rumeur libre Éditions 2026, pp. 22, 25, 49.

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