TdF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Mathias Enard | Hôtel Balkan

Publié le :

16 octobre 2026

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Catégorie(s) :

Mathias Enard, Hôtel Balkan. Mélancolie des confins-Est, récit
Actes Sud 2026, pp. 218, 219, 220.

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Le soleil est déjà haut, la Sèvre est large, j’ai chaud. À Magné habitait Georges-Léon Godeau, grand poète des petites choses, qui nous rendit visite dans notre classe de Français du Lycée Jean-Macé à Niort le 14 et le 17 avril 1989 – notre professeur, Louis Levionnois, poète lui-même, prit soin de noter la date précise dans le texte qu’il consacré à Godeau et à trois autres écrivains de la contrée, intitulé Aux quatre coins d’un pays ; je me souviens qu’une exposition avait été consacrée à Georges-L. Godeau à l’hiver 1989 à la bibliothèque municipale devant laquelle je suis passé il y a deux heures. Georges Godeau lui aussi était pêcheur, s’il faut en croire un de ses poèmes :

Parfois quand j’ai pêché pour rien tous l’après-midi, je mur-
mure sous ma visière : « Dieu, donne-moi un brochet. » En
général, Dieu est ailleurs, ou il estime que les deux d’hier
suffisent. Il sait que mon congélateur est plein, que je suis
là avec deux bras, deux jambes en bon état et que dans ma
musette j’ai des petits cigares qui fument bien.

C’est donc assez commun, cette histoire de congélateur et de brochet — Godeau est décédé en 1999, à l’âge de soixante-dix-sept ans. Il y avait une telle grâce dans ses textes, une telle simplicité magique dans sa poésie que nous, ces adolescents que l’on dit si éloignés des lettres, avions adoré cet homme modeste qui transformait nos vies. Il les enchantait. Il mettait de la magie dans tout. René Char avait dit de lui : « Un poète original comme un plumier profond et noirci. » Les deux hommes s’appréciaient. Godeau avait fait le voyage du Marais jusqu’à l’Île-sur-la-Sorgue. Il en avait rapporté dix poèmes et une canne en buis. Les poèmes ont été publiés dans une plaquette intitulée Avec René Char aux éditions du Dé bleu, en 1989, quelques mois après la mort de Char. J’ignore ce qu’ai devenue la canne. Longtemps, je n’ai pas repensé à Godeau – je croisais ses livres dans ma bibliothèque, achetés religieusement à l’époque du lycée ; j’essayais en vain de copier cette inimitable simplicité dans mes propres textes, que je cachais. C’est Magné qui m’a rendu Godeau, une forme d’enfance poétique, me dis-je en ramant ; dans Votre vie m’intéresse, grande anthologie des proses de Georges Godeau publiée elle aussi à l’enseigne du Dé bleu, il y a un poème qui porte le nom du village, Magné :

J’habite à l’entrée du bourg, au bord de l’eau et de la route.
À longueur de jour, je pêche. Tout le monde s’arrête pour
me demander si ça mord, le chemin de l’usine, du Marais.

J’imagine un promeneur, sac en bandoulière, s’arrêter en passant et retirer son chapeau pour saluer le pêcheur ; ce passant, c’est Robert Walser sur les bords de la Sèvre, c’est la Mort, c’est la poésie : il demande si ça mord. J’ai toujours eu l’impression que la Mort, comme la poésie, allait s’annoncer à nous par une question très simple, qui s’éteindra dans la simplicité, le geste du rameur, le bruit de l’eau. Ce bruyant silence qu’enseigne la nature. La canne qui se relève, l’hameçon nu, le ver disparu, emporté par Dieu sait quel poisson mystérieux. Je rame, j’avance et j’écoute ; on entend une tronçonneuse dans le lointain, il y a toujours une tronçonneuse dans le lointain au Marais ; les mésanges sont tenaces et chantent, les insectes ne bourdonnent pas. Georges-L. Godeau n’a pas fréquenté que la Sèvre, il a aussi vu d’autres fleuves :

Danube
Mot d’histoire, c’est fini, je te vois enfin, je ne suis pas déçu,
tu es même plus large qu’on ne te disait, plus rapide, roux
comme un vieux lion.

Le Danube est un fleuve léonin, Godeau a raison, avec des caprices de vieux fauve, je me rappelle une comptine apprise à l’école de Saint-Pezenne :

À quoi sert le Danube ? À aller en Bulgarie ! À quoi sert le
Danube ? À aller en Roumanie ! À quoi sert le Danube ? À
rentrer en Hongrie, à rentrer en Autriche-Hongrie !

Mathias Enard, Hôtel Balkan.

Couverture — Hôtel Balkan, Mathias Enard

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