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Le 13 ou le 14 septembre 1321 meurt à Ravenne, dans la demeure de Guido Novella da Polenta (guelfe) dont il est l’hôte, Dante Alighieri, poète et gibelin, né à Florence en 1265.
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Dante, Vita nova, Garzanti Editore, I grandi libri Garzanti, 1977, pp. 51-52.
Dante, Vita Nova, Gallimard, Collection Poésie, 1974, pp. 75-76. Traduction de Louis-Paul Guigues.
ÉNIGME
(extrait de Jacqueline Risset, Dante écrivain ou l’Intelletto d’amore)
Aucune œuvre sans doute autant que celle de Dante ne donne l’impression d’un secret qui échappe. Cette impression naît de la lecture même, qui avance constamment dans la surprise conceptuelle et l’émotion linguistique vers un but constamment déporté, d’autant plus mystérieux qu’il est clairement énoncé et apparemment défini dans un code religieux et historique précis, rigoureusement établi et minutieusement respecté par l’auteur.
Mais à cette impression s’ajoute la notion d’une sorte de némésis dantesque, si on observe que la critique, de façon générale, qu’elle se présente comme simple tentative de faire partager l’émotion du lecteur, comme déchiffrement partiel d’un des niveaux du texte, ou comme projet de définir ce qui forme le noyau actif, énergétique de l’œuvre, produit assez régulièrement ce résultat : renforcer l’obscurité, l’inaccessibilité, au lieu même où elle se proposait de lever ou de déchirer le voile. Qui écrit sur Dante affronte le risque de la paraphrase pauvrement didactique, ou de l’énonciation légèrement comique — comique parce que « trop humaine », peu divine — de ses propres fantasmes, hâtivement plaqués sur le texte souverain, qui les connaissait déjà tous pour les avoir décrits en quelque point, en quelque cercle de l’espace qu’il parcourt.
Il est facile de constater que les méthodes interprétatives globales — celles que l’on classe de nos jours sous la rubrique marxiste ou psychanalytique — se trouvent immanquablement débordées, quand elles s’en approchent, par le texte de Dante (Marx et Freud avaient d’ailleurs prudemment évité l’examen). Or à tous les niveaux, du roman familial aux jeux de la langue et de la lettre, en passant par le travail du rêve et la métonymie du désir, Dante a mis en scène et en acte ce que nous appelons matériaux et instruments de l’approche analytique ; par ailleurs la catégorie de l’économique, et son caractère déterminant dans le champ social, n’est jamais déniée ni absente (en tant que catégorie précisément déterminante). Mais, justement, la mise en scène est si exacte que le processus critique qui consiste à souligner ou à situer en dernière instance l’un de ces éléments, dans le but d’« analyser » le sujet Dante (ou à l’inverse d’exalter la perspicacité « quasi freudienne » du penseur Dante), dans le but de révéler en son texte l’« idéologie de la cité communale » (ou à l’inverse de démontrer que la « Weltanschauung de Dante ne peut être liée entièrement à une classe déterminée »*) finit par étaler surtout les présupposés théoriques de qui les emploie, et la hâte légèrement scolaire à proposer de nouveaux champs d’application aux concepts en cours.
Il est frappant d’ailleurs qu’en aucun des deux cas — lecture psychanalytique, lecture marxiste, qu’elles s’effectuent de façon sauvage, ou finement différenciée — ne se produit dans la rencontre un effet de scandale : pudeur offensée d’un texte agressé par des instruments qu’il refuserait, dont il aurait une sorte d’horreur intime ; justement ils sont là eux aussi, quelque part dans le texte, ces outils agressifs. Ils sont là, mais ils ne détiennent pas le secret de l’énigme.
En fait l’obscurité et la difficulté de Dante pourraient être formulés ainsi : trop vaste, trop clair — mais clair dans un sens actif, et jusqu’à l’extrême limite : lumineux, éblouissant, aveuglant. En d’autres termes, un tel texte ne saurait être réduit à une interprétation, parce qu’il est lui-même mouvement d’interprétation incessant, au plus près — le plus au fait — des mécanismes derniers de déchiffrement.
Et c’est pourquoi, de même qu’il déborde toute méthode globale d’analyse, de même il accueille sans embarras toutes les approches qui se prétendent élucidation d’un secret : le langage de la Divine Comédie et de la Vita Nuova vu comme langage chiffré — Dante caché dans la lettre comme Fidèle d’Amour, comme gibelin militant, comme templier, alchimiste, manichéen, etc. Pourquoi pas, puisqu’en chacune de ces sectes ou activités secrètes s’exercent une notion du symbolisme et une pratique de la polysémie que Dante explicitement poursuit. Chacun de ces « secrets », ou feuillets d’interprétation, pris à sa mesure, trouve son point d’application, est « vrai » à sa manière. Seulement, chacun se fige sur son explication, alors que Dante met tout chiffre et toute « explication » en communication immédiate avec un autre chiffre et une autre explication, de façon circulaire et renvoyant à l’énigme plus centrale et fuyante qu’il poursuit faisant dès lors apparaître les solutions et définitions diverses pour ce qu’elles sont : des crispations locales d’un imaginaire ou d’une idéologie donnés.
Paradoxalement, puisque peu de textes littéraires peuvent être dits aussi fortement affirmatifs que la Comédie ; mais, précisément, il ne s’agit pas d’affirmation « locale ». Ce qui est ici en jeu est une affirmation généralisée, une affirmation en quelque sorte à l’état pur. Paradoxalement, puisque des conditionnements puissants et localisés, ceux par exemple qui sous-tendent les différentes formes du christianisme médiéval, en ce cas fortement structuré, enserrent vigoureusement le texte, et puisque la conscience critique de Dante écrivain, qui frappe tousses modernes exégètes, ne cesse de définir strictement ses buts — but de chaque œuvre, de la Vita Nuova à la Monarchie, à la Comédie — et but de l’œuvre dans son ensemble : « la fin du tout et de la partie est de retirer de l’état de misère les vivants dans cette vie et de les conduire à l’état de félicité ».**
Jacqueline Risset, « Énigme » in Dante écrivain ou l’Intelletto d’amore, Éditions du Seuil, Collection « Fiction & Cie », 1982, pp. 9-10-11-12.
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* Leonid M.Baktin, Dante e la Società italiana del Trecento, Bari, De Donato, 1970, page 215.
** De l’Epître à Can Grande della Scala, où Dante dédie le Paradis au seigneur de Vérone, et lui explique le but de toute l’œuvre.
| ■ Voir aussi ▼ → (sur Terres de femmes) Delacroix, La Barque de Dante → (dans la galerie Visages de femmes de Terres de femmes) Jacqueline Risset, extrait de l’introduction de L’Enfer de Dante |
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