TdF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Michel Diaz & Pierre Jourde | Plus rien que le blanc dans la nuit

Publié le :

21 avril 2026

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À Julien Bosc

on marche dans un temps de silence et d’aucune forme, en pays
d’incertaines frontières, dans une nuit     qu’éclaire à peine d’un
éclat de neige la lune

territoire où l’on se hasarde,     en solitude ombreuse,      en pays
d’indécises clartés

ombre tenace     où les bégaiements de la lampe     désavouent le
silence,    où le spasme d’avant-suffoquer  fait don de sa lumière,
la sauvant, dans les interstices du souffle

blanc de la page     offert aux signes    du passage, dont les seules
traces, si mêlées    et si démêlées qu’elles soient, ont nom désir et
joie, gouffre et effroi,     mémoire et oubli, absence et perte, deuil
et mélancolie, obscur clarté vide regard

mots qui donnent,    pour la plupart,    entre apparition du désir et
annulation de la joie,   une image d’écueil et de lèvres bavant des
filets de parole
coulées de langue,    vomissures,     incrustées   d’imprévus éclats
rescapés du naufrage,   liés    pour la plupart encore aux éléments,
comme l’on se fie aux amers,   arbres, fruits,     fleurs, insectes et
oiseaux, mer et écume vent ciel nuages

mais continuer d’avancer, poursuivre le chemin

paysages de ruines    sur lesquelles     on marche,     comme l’on
marche sur les bords de monde,    à longer les lisières,   là où les
poussières retournent vers le ciel et les mains  dans les soutes du
temps, à mûrir    leurs échecs de lichens     au milieu des gravats

où l’on va,      obstiné dans le peu     et vigilant dans le ténu, aux
aguets dans le peu de lumière    qu’accorde l’air      aux traces et
sans aucune     certitude entre l’abîme et soi,   offrant son cœur à
vif dans un silence coupe-gorge

juste cela,     choix de l’à peine    perceptible,   cohabitation avec
l’éphémère,   le si peu d’importance,    comme une buée     sur la
vitre, et avec l’indicible

mais    par laquelle cohabitation   les frontières deviennent moins
limites   que promesse d’espace,     et moins lieux de rupture que
territoires   d’hasardeuse traversée où parfois, dans une éclaircie,
une mince mèche de flamme imprévue, se produisent
soudainement des miracles de fleurs

L’ami Julien Bosc, poète et éditeur, né en 1964, est mort le 24 septembre 2018.

Michel Diaz & Pierre Jourde (Linogravures), Plus rien que le blanc dans la nuit, Cahier des Passerelles N°50, 2026

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