
À Julien Bosc
on marche dans un temps de silence et d’aucune forme, en pays
d’incertaines frontières, dans une nuit qu’éclaire à peine d’un
éclat de neige la lune
territoire où l’on se hasarde, en solitude ombreuse, en pays
d’indécises clartés
ombre tenace où les bégaiements de la lampe désavouent le
silence, où le spasme d’avant-suffoquer fait don de sa lumière,
la sauvant, dans les interstices du souffle
blanc de la page offert aux signes du passage, dont les seules
traces, si mêlées et si démêlées qu’elles soient, ont nom désir et
joie, gouffre et effroi, mémoire et oubli, absence et perte, deuil
et mélancolie, obscur clarté vide regard
mots qui donnent, pour la plupart, entre apparition du désir et
annulation de la joie, une image d’écueil et de lèvres bavant des
filets de parole
coulées de langue, vomissures, incrustées d’imprévus éclats
rescapés du naufrage, liés pour la plupart encore aux éléments,
comme l’on se fie aux amers, arbres, fruits, fleurs, insectes et
oiseaux, mer et écume vent ciel nuages
mais continuer d’avancer, poursuivre le chemin
paysages de ruines sur lesquelles on marche, comme l’on
marche sur les bords de monde, à longer les lisières, là où les
poussières retournent vers le ciel et les mains dans les soutes du
temps, à mûrir leurs échecs de lichens au milieu des gravats
où l’on va, obstiné dans le peu et vigilant dans le ténu, aux
aguets dans le peu de lumière qu’accorde l’air aux traces et
sans aucune certitude entre l’abîme et soi, offrant son cœur à
vif dans un silence coupe-gorge
juste cela, choix de l’à peine perceptible, cohabitation avec
l’éphémère, le si peu d’importance, comme une buée sur la
vitre, et avec l’indicible
mais par laquelle cohabitation les frontières deviennent moins
limites que promesse d’espace, et moins lieux de rupture que
territoires d’hasardeuse traversée où parfois, dans une éclaircie,
une mince mèche de flamme imprévue, se produisent
soudainement des miracles de fleurs
L’ami Julien Bosc, poète et éditeur, né en 1964, est mort le 24 septembre 2018.
Michel Diaz & Pierre Jourde (Linogravures), Plus rien que le blanc dans la nuit, Cahier des Passerelles N°50, 2026
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