TdF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Nathalie de Baudry d’Asson | MINIATURES & Pointes Sèches | Lecture d’Angèle Paoli

Publié le :

18 septembre 2026

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Nathalie de Baudry d’Asson,
Miniatures & Pointes sèches,
Préface de Marc Lambron de l’Académie française,
Éditions La Trace, 2025.

 

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Dans Sa vie Majuscule

 

   Elles se prénomment Franka Jeannie Emmanuelle Karen Jacqueline-Jack Sarah Judith… Elles sont nombreuses, qui entraînent aussi dans leur sillage quelques hommes, et qui drainent entre les mailles de leur vie et de leurs émotions, les héroïnes réunies sous la plume habile de Nathalie de Baudry d’Asson. Elles. Nadia Sandra Cora Lou et Louise, et les autres, animent en bleu et blanc la double couverture de Miniatures & Pointes Sèches. L’autrice les a un jour croisées dans sa propre vie, observées écoutées et aimées. Toutes, elles sont vraies, collectées, pour la plupart, dans l’ordinaire des jours. Comme croquées sur le vif de la rencontre. Elles sont donc estampillées authentiques comme le sont les miniatures anciennes, peintures délicates – paysages et portraits d’enluminures médiévales, petits formats ovales réalisés en rouge – et enduites de minium. La différence d’avec les modèles du passé, c’est que ces femmes appartiennent à notre temps. D’où qu’elles viennent, quel que soit le milieu dont elles sont issues, tantôt modeste tantôt chic ou snob, quels que soient leurs amours et leurs déchirures, leur mode de vie et leurs activités, les lieux dans lesquels elles évoluent, elles sont nos contemporaines. Qu’elles soient artistes, « cantatrice cathédrale » ou danseuse, psychanalystes ou fauconnière, tennis-woman ou princesse musulmane soufie, adeptes du yoga, putains et séductrices, gauches ou habiles, le regard que porte sur elles leur autrice, tantôt tendre moqueur ou critique, est un regard généreux. L’écriture de Nathalie de Baudry d’Asson entraîne la lectrice que je suis à partager cette générosité.
Dans cette galerie de portraits, travaillés au poinçon et au métal doux, l’autrice – dont le sourire s’insinue et court sous ses propres modèles – offre des médaillons aux contrastes nets. Elle croque avec précision, sans toutefois négliger le suspense et ses surprises, cette « douce vie des femmes » qui taraude son écriture. Ainsi des deux sœurs, Sarah et Judith, qui forment un duo antithétique dont le parcours se solde par une inversion de caractère inattendue. À rebours, les jumelles « Camille et Magdeleine » forment un couple d’inséparables, jusque dans le partage commun de leur dégénérescence mentale. Avec, ici aussi, un renversement imprévu. Brodeuse incontestable, l’autrice présente dans ces textes, dont certains sont très brefs, des figures hautes en couleur, vibrantes et sensuelles, coquettes et coquines, voire séductrices averties, parfois très étonnantes, tant leur duplicité est saisissante. Il arrive aussi que nous croisions, outre ces modèles vivants, des modèles peints aux atours séduisants, qui aimantent le regard et le corps. Ainsi d’Hélène, passionnée de peinture et performeuse du portrait finit-elle par se fondre avec les modèles qu’elle admire. Habile metteur en scène, Nathalie de Baudry d’Asson, brosse en quatre phrases avec « Daria » un tableau de famille serré, construit sur l’économie de mots et de moyens, sur le presque silence remplacé par de menus rituels. Gravure minimaliste réalisée à la pointe sèche.

    Les références à l’art sont multiples, à commencer par le titre. Elles sont inscrites au cœur de l’écriture. Qu’il s’agisse de musique de poésie de danse ou de peinture, la femme est au centre. Qui se lit au travers d’une palette riche de notations et de contrastes, comme sculptés dans la matière. L’ensemble des textes, se visite comme un musée en plein air, musée vivant fait de rencontres, de passion amoureuse de malheurs et de ruptures, d’aventures et de désarrois, le tout agencé de main de maître(sse), plume aguerrie à toutes les formes de subtilités, porté par une écriture vive, qui ne s’embarrasse pas de formules adoucies et d’euphémismes trompeurs. L’on songe au fil des pages à un travail de dentellière ou d’orfèvre, travail précis et goût du détail, qui ne mâche pourtant pas ses mots, ne se refuse ni audace ni crudité, ni, au contraire, formules imagées aux tonalités verlainiennes. L’esprit s’évade au passage avec « Lorelei », la crécerelle de Laure, « son manteau roux moucheté de gris, son œil noir cerclé de jaune comme la cire de son bec, sa gorge crème et soyeuse, ses délicates rémiges grises au noir. » Ou au tempo de la clarinette qui annonce l’entrée sur scène de Maia Plissetskaïa dans le Boléro de Ravel.

« Les bras se font oiseaux, tour à tour tendus vers le ciel, implorants ou ployant vers la terre, vers le sexe, aussi. Les cuivres, hautbois d’amour, basson, cor, saxos et trompette vibrent l’un après l’autre, puis ensemble et quatre minotaures, jusqu’alors perceptibles par taches blanches dans le noir, s’approchent de la table rouge sang. Maïa torée, ses bras et ses jambes, son buste sont ses habits de lumière… »

     Après le sublime et l’envol vers la beauté, retour au réel et à ses fantaisies. Il arrive que l’on rie ! Je ris dans « Dasha », carnet de Yoga. L’on retrouve dans ce semainier écrit dans un ashram des choses vues ou lues ailleurs – dans le Yoga d’Emmanuel Carrère, par exemple, revisité ici par la langue aiguisée et drôle de Nathalie de Baudry d’Asson. Mais toujours, quel que soit le portrait qu’elle croise, la lectrice reste suspendue, émue, par ces figures qui prennent forme dans des dialogues enlevés, parfois salés et surprenants. Ainsi de « Jacqueline et Jack » (FvH) et de « Jean-Louise », (HvF) récits dans lesquels le tragique et le comique se disputent la partition. On ne se lasse pas de passer du noir au blanc, d’un guillochage à l’autre dans ces portraits en trompe-l’œil savamment concoctés, d’énigmes fondées sur l’ambiguïté et la « réattribution sexuelle ». Textes cruels, inscrits dans une réalité nouvelle qui secoue perturbe et forme calvaire pour la société mais surtout pour les proches. Avec finalement, au bout d’une série de métamorphoses, celle d’Hannah, la mère dont les sentiments ont fini par évoluer :

« L’amour qu’elle porte à son enfant la sauve d’elle-même. Louise est hybride, mi-chien, mi-loup, elle déteste ce corps indéfini, mais elle connaît son chemin. »

       Je ne peux m’empêcher ici de rapprocher ces deux histoires de celle qu’a traversé et traverse encore une amie poète. Une épreuve cataclysme qui a secoué sa vie. Mais Cécile a choisi de poursuivre la route avec sa fille devenue son fils et de l’aimer tel qu’il s’est choisi d’être.

« Je dis adieu à ma fille
Je ne me retourne pas
Je dis mon fils » *

       Autant dire que ce recueil de poésie, très douloureux, m’a profondément bouleversée.

     Au fil de ma lecture, prise, reprise, je rencontre « Allegra », une miniature brève mais non « un parangon de beauté ». Son statut ? J’imagine une activité de psychologue, psychanalyste ou peut-être de voyante. Mais sous ses traits se dessine une définition possible du livre de Nathalie de Baudry d’Asson :

« Elle reçoit chez elle des âmes à contre-temps, conteurs, musiciens, écrivains, tous en dessous des radars parisiens et parfois, de ces diamants bruts en contrepoint jaillit un merveilleux unisson. »

    Un unisson de femmes, corps, activités, sensibilités et voix. Femmes actives et maîtresses femmes, femmes ardentes et douloureuses, dont la plus aboutie, qui résume en elle toutes les autres, est réduite à un simple pronom personnel. Elle, la sans nom, s’est un jour délestée des « vaines inutilités » pour aller à l’essentiel.

« Elle va sur le chemin des ânes, voit les cieux et la mer dans leur écriture toujours neuve, elle ondule avec les vents, cueille et recueille la petite beauté des jours, lit, rêve, écoute, dort. Elle entre dans sa vie majuscule »

     Lisant ce texte « Majuscule » et le méditant, il me semble soudain la reconnaître. Je lis dans ces lignes un portrait qui lui ressemble. Est-ce elle est-ce une autre ? Est-ce le double de la poète que je découvre dans ces lignes ? Peut-être puisque je la reconnais en elle. « Dans sa vie majuscule ».

∗ Cécile Guivarch, Je dis Mon fils, Abrapalabra 2026.

 

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