Notes de lecture
par Sylvie Fabre G.
Le Reste de nos âmes
Patrick Laupin, La Rumeur libre éditions, 2026.
Dès le premier poème qui ouvre Le Reste de nos âmes, publié au printemps par Patrick Laupin aux éditions La Rumeur libre, j’écoute et j’entends résonner en moi la voix inspirée-inspirante qui m’a toujours transportée à la lecture de chacun de ses livres. C’est elle, cette voix des réalités et des songes, des voiles et des présages, des malheurs et des folies qui donne sa nudité et son intonation à l’ensemble des Poèmes de la maison du silence.
Avec ce sous-titre, l’auteur nous oriente vers cette maison de mots au cœur battant du temps et au soir de sa vie. Baignée de silences et d’ombres, coulée de lumière et de déréliction, sa langue à la beauté violente, lucide et poignante. Le je qui y parle est seul et ensemble, sa levée de jadis et de présent un agrandi offert en partage, miracle de l’espace intérieur, psychique et spirituel du poète. Vaisseau de mémoire de désir et de solitude habités, son frissonnement d’empathie et de nostalgie nous y relie au monde ancien et à l’actuel dans une parole que l’écriture, de passion et de douleur, seule peut saisir et sauvegarder au présent. Si Le Reste de nos âmes, comme les livres qui le précèdent, nous ramène aux sources de la vie, de l’amour et de la mort, l’auteur y ajoute les foudroiements et les tristesses de son âge où l’ultime se vit à chaque instant. Avec sa foi de poète, il tente follement d’endiguer l’injustice, l’absence de Dieu et la perte par la revenance des visages, le dialogue des voix, les images merveilleuses d’un sans-oubli que hantent le rose bleu pâle de la neige, les amandiers en fleurs, les fruits vermeils et les souffles d’un amour invincible, malgré toutes les morsures de l’histoire, sienne et collective.
Ses proses poétiques, narratives et pensives, nous ramènent d’abord au lieu originel de sa poésie, au haut pays vert des fougères, à la montagne charbonneuse et aux présences humaines qui ont peuplé une enfance des années cinquante. Il nous rapprend cet éternel présent où l’égarement d’un seul valait la déchirure entière de tous, une solidarité qui secoue nos inclinaisons contemporaines à tisser tant de rejets, d’indifférences ou défaites contre les inégalités foncières et le poids des héritages sociaux et affectifs. Naître, vivre et vieillir ici ou là-bas, lire, rêver et écrire autrefois et maintenant, c’est toujours aussi supporter et résister, espérer et mourir. Tout l’univers sensible de Patrick Laupin est présent dans ce recueil où ressurgissent les figures anciennes du peuple, ouvriers agricoles, travailleurs de force, mineurs dont il nous livre les apparitions telle celle de Basile en son portrait. Portraits pleins d’humanité, ceux aussi des enfants dont il a partagé la vie, mais, il le rappelle, lui, le gosse comme eux marqué par la misère, a eu la chance d’être tôt sauvé par la lecture, puis d’être élu et d’élire la poésie. Homme qui souffre et qui crée, le phrasé lyrique de Patrick Laupin, vertigineux en ses rythmes, ses sonorités et son sens, fait monter en son bourdonnement d’abeilles, en ses traînées de comète, un chant qui a l’essence commune et nomade des bonheurs et des blessures dont chaque humain fait au long cours l’expérience. La terre des hommes est là, temporelle et intemporelle, faite de leurs travaux et de leurs jours, de leurs pensées et de leurs souvenirs, de leurs liens avec les éléments naturels et leurs semblables. J’ai cherché des frères, nous confie le poète qui dans l’amour et l’angoisse s’est donné pour tâche de faire entendre la voix de ceux qui n’en ont pas et qui souffrent. De livre en livre, sa main à plumes reste main tendue, car si quelqu’un pense à nous même de loin, écrit-il, c’est déjà un bien. Les gens qu’il choisit d’évoquer sont les plus vulnérables, les oubliés, les perdus dont il partage les failles et à qui il rend leur dû et leur don. Le petit ramoneur gitan, la fillette au cri d’alouette, les vieux, les enfants linottes qui ne savent plus bien sur qui ils comptent, ceux qui s’excusent comme des oiseaux tombés du nid, les pauvres bougres qui bégayent la mouise, les êtres qui connaissent par cœur le monopole féodal des conduites. L’homme qui mendie, la femme usée, les malades de l’esprit, l’écrivain égaré, tous sont convoqués sur la page en compagnie des invisibles qui l’habitent.
Car l’écrivain immense qu’est Patrick Laupin cherche à ouvrir les portes de l’humain et les fenêtres de la littérature et de l’écriture, ce simple raccourci par la peine qui arrive comme un vent nu sur la peau, pour révéler le sacré des pauvres gens. Il réveille ainsi en nous la nécessité d’écouter ce qui hurle autour, à tue-tête ou en silence, en sachant d’abord se taire pour ensuite dire au mieux l’éphémère vif, singulier mais mortel de notre condition, l’écrire sans faire que du gâchis avec la langue. En nommant l’innommé, en dévoilant le caché des cœurs et le reste de nos âmes, le poète donne à sa quête incarnation, clairvoyance et vérité. Alors malgré ses dérives et la conscience du tragique qui reste la sienne, malgré l’insuffisance assumée de tout langage, il délivre parole loyale. Car comme Woolf, il tient ce fil divinatoire et astral qui relie son corps à son œuvre, comme Kerouac il connaît ses propres abîmes, et comme Villon en son testament, il nous rappelle la misère commune et nous appelle à la compassion. Ses poèmes, qui remuent des ciels d’encre et pactisent avec l’admirable déchirure d’un siècle bleu qui va finir, sont autant écrits de résistance qu’ode, élégie et complainte. Et quand le fait de lire et d’écrire est devenu de la petite monnaie, quand l’homme est introuvable, le monde désintégré, c’est chacun de nous malgré ses crève-cœur qui doit tenter de sauvegarder l’héritage du verbe et du style, sa vérité jusqu’en ses recoins, et ses illuminations, étincelles divines de notre humanité.
La brûlure si éclatante de la sienne, cette splendeur unique de sa poésie vient de cette capacité à saisir pleinement les choses naturelles, quotidiennes et affectives de la vie, en rendant au geste d’écrire et de lire les mots de la beauté et de la bonté sans rien occulter. Une manière de faire tomber les murs qui nous enferment et nous font taire en nous ôtant la joie solidaire du nous. Sa parole contre ainsi la parole d’un monde qui à cette heure les construit en s’égarant dans les violences qui distendent les liens, fissurent les identités et abîment le langage. Dans tous ses livres, la verve magicienne du poète s’emploie sans fin à le revivifier en télescopant à l’intérieur même de ses phrases ou de ses vers l’usage oral ou érudit du vocabulaire et de la grammaire, leur richesse oubliée, la diversité des registres populaires et savants de la langue auxquels il rend l’étendue du réel, de l’inspiration et du sens. Trouver le lieu et la formule, Patrick Laupin y réussit incroyablement dans sa poésie à la voix si reconnaissable : Divinité d’astres déchus dans les quartiers ouvriers où planent, hirondelles ou nuques de palombes, le crâne fracassé des gisants. Prenant par la main petites foules il y a sur le macadam les ceux, les prolos, qui relèvent leur col quand il fait froid. Comment mieux dire les laissés pour compte d’hier mais aussi d’aujourd’hui ? Comment mieux défendre la permanence dans l’impermanence des lieux et des êtres aimés quand le nœud du temps se resserre malgré tant de gens dont la chaleur était un abri sûr ?
Danse des souvenirs, sidération et bouleversement, vertige et déchirure, nous voilà touchés dans ce livre écrit, comme nous le révèle le poète, dans la fièvre, par quelque chose de la voix qui révèle et incarne, qui happe, pense et déborde. Dans son flot ininterrompu, son ivresse et sa peine sans mesure, l’écriture qui se souvient et s’extasie, pleure se lamente et se révolte, a pour réponse définitive l’amour : Qu’aurais-je fait dans ce monde, nu, perdu, immobile, à regarder derrière la fenêtre si je ne suis pas seul ou à attendre que quelqu’un vienne… Quel poète, quel homme femme ou enfant sur cette terre, ne s’est pas un jour ressenti aussi en cendres, en allé ou en exil, et quel en proie à l’attente, à la mélancolie, à l’adieu, n’a espéré encore une fois l’éveil du regard et de la parole pour retrouver à nouveau l’autre, épaules enlacées dans l’âme, et revoir les nuages au fond du ciel, la fonte des neiges, le poids léger des choses et le diadème subtil d’une rose ? Se sauver soi-même, sauver l’autre en soi est un vœu originel. Quand j’habite la maison du silence de Patrick Laupin, les mots créent une voie libre de passage où, le poème devenant invocation lamento ou prière, j’éprouve cet amour qui alimente Le reste de nos âmes.
Sylvie Fabre G.
D.R. Texte Sylvie Fabre G.
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