Sylvie Fabre G. et Muriel Dorembus,
Nature fossile,
L’herbe qui tremble, 2026.
Lecture de Michaël Bishop
Muriel Dorembus, Arbre solitaire, juin 2023
Le titre de ce très beau livre où s’entretissent et s’entreglosent les trente poèmes de Sylvie Fabre G. et les trente peintures, encres rehaussées sur papier, de Muriel Dorembus, nous plonge dans ce discours, indirect, opaque et lumineux que déploie l’art, sur la terre, son historicité matérielle, ses à peine concevables origines, site à jamais mouvant de toute naissance et lieu où tout retombe. Que la terre et l’être humain vivent les complexités, les défis et les possibles, les infinis plis d’une osmose et d’un inextricable enchevêtrement, d’une réciprocité et d’une inimaginable inter-pertinence, cette strophe, choisie au hasard, que je tiens à citer tout de suite, en témoigne très bien, je crois :
Sur cette planète aux cruelles convulsions
aux sidérantes beautés
la nature alterne
floraisons et corruptions
dans les étendues et les strates
d’une évolution profuse
qui nous contient
et que nous contenons (22)
Les trois épigraphes qui ouvrent le recueil évoquent à la fois le rythme des apparitions-disparitions du tellurique (Françoise Clédat) ; le travail du présent, le sentiment de notre présence face à tout le passé et du faire de l’humain (Pascal Quignard) ; et ce curieux rapport fractal du « peu » de l’humain et de la totalité terrestre (Tarjei Vesaas). L’art, cette action poïétique, aussi créatrice que la nature même, mimerait, ainsi, é-voquerait à sa guise, rêverait le tout, l’Un, dirait Bonnefoy, et, ici, par le biais des scintillants fragments que sont chaque texte, chaque toile, voués chacun à un invisible-indicible auquel offrir d’incessantes visibilités-lisibilités métaphoriques, chaque artiste puisant profond dans le désir d’habiter quelque part l’immensité du donné, de (« jamais aboli ») (9), d’y « répondre », comme écrirait Jean-Paul Michel.
Les poèmes de Sylvie Fabre G., offerts sans titre supplémentaire, n’obéissent à aucune métrique stable, n’optent pas pour la rime, présentent des longueurs de strophe et de ligne assez variées, spontanément surgies, dirais-je, rythmiquement souples pourtant, pleines de grâce et d’un équilibre où le souffle et la conscience instinctuelle jouent leurs rôles. La dimension des encres de Muriel Dorembus, révélée à la fin, varie entre 15cm x 21cm et 79cm x 53cm. Certaines portent des titres mais jamais ici dans le texte – Le corps du temps (12 fois), Arbre solitaire (2 fois) et Arbres solitaires (une fois) – ; et 13 se déploient horizontalement. Ce qui domine pourtant, c’est l’impact de la couleur, de la densité visuelle, pourtant lumineuse, l’impossibilité de tout situer, contextualiser, sauf, évidemment, dans le rapport aux trois titres donnés après-coup et, surtout au titre du livre. L’effet est celui d’un regard qui veut pénétrer dans-sous la surface de la peinture en tant que matière, y savourer l’infinie énigme de la couleur de la matière-peinture. Le petit commentaire de Gaetano Persechini nous rappelle que ces encres, comme toute peinture, sont « avant toutes choses de la peinture » (73). Elles fonctionnent silencieusement, sans aucun savoir, humbles et plongent dans la miraculeuse, éblouissante substance de la terre même afin de se constituer au-delà de toute autre attribution qui excéderait leur propre signature.
Pour Sylvie Fabre G. ces œuvres, comme les siennes sont l’occasion d’une longue contemplation – une action dans le temple avec ce qui est –, acte et lieu à la fois d’une fascination et d’une reconnaissance, d’une commémoration et d’une profonde révérence devant le mystère de l’être et vivant celui du faire de l’art. Se trouver face à l’infinie matérialisation qu’opère la terre dans sa totalité comme dans ses infimes particules, c’est vouloir, et espérer pouvoir comme on peut, en « pénétrer le secret », lit-on (54), en assurer « les sauvegardes » également (52), saisir-aimer-honorer quelque chose du sacré de son incessante genèse, n’ajoutant qu’emblématiquement les traces et transformations de ce geste/cette geste que déroulent poème et peinture, d’une page à l’autre. « Mondes parallèles » (30) persistant dans la terre, dit le poème ; mondes parallèles et doublement « enchevêtrants » de la régénération qu’accomplissent ici deux arts, caresses d’un innommable et double accompagnement visant une tâtonnante « transcendance » humaine (44). Non pas celle qu’exigeraient douleurs ou scepticismes, plutôt celle que génère ce que Jean-Paul Michel appelle l’« audace », son « devoir », son « risque » même face à l’inconnu, ses splendeurs, ses joies – et les effrois qu’il peut provoquer. Si la mort hante la nature fossile et « ne répond que par l’énigme » (60), l’art ne cesse de creuser, de réclamer et ne répond que par la beauté et par une divinatrice gratitude, si manifestes ici. Dans un moment autoréflexif, le poème de Sylvie Fabre G. souligne la qualité d’élévation métaphysique qui sous-tend les explorations de l’immanence terrestre, de la stricte intériorité de la nature fossile que poursuivent poème et peinture.
Malgré
la violence des temps
et du monde
deux femmes
(leur attente est de lumière)
se souviennent
d’un jardin originel
Entre flamme fumée et cendre
deux créatures créatrices
attisent les braises
de deux langages
unifiant
ressuscitant
En effet, ce recueil permet que fusionne une conscience de ce qui appartient au monde extraordinaire de la chimie et de la physique avec une expérience profondément spirituelle où prévaut un « amour » « tel qu’au premier jour », nous dit le petit poème liminaire du livre (9), amour qui ouvre le mortel à
« l’apparition
comme notre âme
l’appelle
rédimant la disparition ! »
La « nature fossile », dont Nature fossile s’avère le blason, serait ainsi vécue et rêvée comme site d’une continuité frôlant l’éternel et baignée d’une haute mathématicité à peine humainement concevable, poème et peinture s’affairant patiemment, mot après mot, coup de pinceau après coup de pinceau, et entre aveuglement, imagination et intuition, à opérer l’innocente beauté-bonté d’une résurrection-rédemption au sein même du mortel qui persiste, fatal, dans ce geste même.
Michaël Bishop
D.R. Texte Michaël Bishop
Sylvie Fabre G. et Muriel Dorembus, Nature fossile, L’herbe qui tremble, 2026.

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