Sylvie Fabre G. entend peut-être ainsi la vocation du poème comme celle d’exprimer quelque chose d’autre, quelque chose d’inexprimable et de secret qu’on doit suggérer allusivement ou à travers les trous du texte, les cassures de la forme, à l’image même de ce corps, « hématomes des sanctuaires / où les mots, huile pour la flamme / deviennent résidus d’incarnation ». C’est quand le poème touche l’ineffable qu’il devient puissamment expressif – si bien que tout entier il est une espèce de silence, et il faut du silence pour l’écouter : espace de l’écoute comme espace de l’amour – l’espace même où le silence se mue en cri – un cri qui n’est plus celui de la révolte et du désespoir – mais le cri de la vie, du désir de vivre : « l’alcool soumet jusqu’à la langue / pourtant celui qui boit / sans cesser de mourir jusqu’à mourir / boit pour vivre. » Chaque gorgée est alors comme un cri d’espérance dont la précarité serait comme une espèce de prière « du matin au soir le balbutiement / dans nos bouches » […] « même acharnement à prononcer / parler pour » – pour relancer l’espérance et la confiance, pour continuer à vivre. Ainsi, comme l’écrit Pierre Dhainaut dans sa préface, « la mort n’a pas le dernier mot : avec l’amour, avec l’amour quand il affronte la mort, il n’y a pas le dernier mot. »
L’humanité de ce frère réside alors en un désir tendu vers un réel, impossible à comprendre ou à se représenter. Et l’homme cherche le visage de ce qui lui donne corps – au cœur de son cœur comme au-delà de l’espace sidéral. « Il s’entend le cri de la vie. Il est cette fraîcheur qui témoigne, il danse sur le chemin, il efface les reculs quand les pas s’enlisent dans les ornières de la recherche. » C’est le cri lui-même qui donne des ailes, qui suscite des miracles, la « ferveur », l’« élan » – qui nous portent jusqu’au consentement, jusqu’au « oui ». Et peut-être, comme l’espérait Arthur Rimbaud dans Une Saison en Enfer, nous pourrons « embrasser la vérité dans une âme et un corps » – peut-être « l’or viendra avec ses doigts d’azur et d’être » – et « nous retrouverons la lumière près des enfances, des pures et détachées enfances dont on rêve. » – ces même enfances dont le frère humain a rêvé, lui qui s’est « cogné contre les parois des granges » où « le foin enivrant » l’appelait […] « en funambule défiant, bataillant / osant la folie de durer », lui qui a « rêvé l’enfant en l’homme », lui dont « la soif jamais ne s’est étanchée ».
Ainsi, paradoxalement, Frère humain serait comme un « Psaume de notre temps », où des signes se donnent et se reçoivent, où prose et vers se mêlent, se relancent autant que se contestent mutuellement : ainsi se cherche le nom au creux d’un visage qui serait la lumière. Et l’on ne voit dans son absence que flamme accrue de l’ombre. Et l’on pressent, éblouie, sa forme parfaite. L’Autre Lumière s’inscrit donc dans le prolongement de Frère humain, il en est comme la voix continuée, le texte continué où la vie même renaît, rythmée par la prose, la saison des fontes et des frondaisons : autre saison, au tournant de la loi hivernale – l’offrande de la paix. Ainsi en cette autre lumière s’ouvre une nouvelle issue : « aimer autrement ». Et « avoir son silence en héritage ». « Ainsi se fond un dieu perce-neige-espace en cet autre moi-même. »
Sylvie Fabre G. chante le silence infini du poème, sa précarité même qui s’inscrit comme « l’ouverture à la parole » – si bien que le poète peut dire : l’accueil continu de mon corps aux mots m’amène enfin au secret. […] Vrai poème de ma Vie, moule de ma fin, de mon commencement. » Le chant de l’infini silence nous convie donc à un voyage vers l’origine. Dégagé du poids des mots grâce au silence éprouvé, vécu, le poète rencontre un silence sans qualités, une voix nue qui est celle même de la Parole incarnée : « recueillement de l’immense douleur et de l’immense joie dans sa grandeur sans dimension ». Délesté du poids des mots et des images, l’âme est alors libre d’accueillir pleinement la présence, d’entrer avec elle en un dialogue ininterrompu. Ainsi l’intériorité poétique se nourrit-elle de silence, renversant le sujet parlant en sujet écoutant, désapproprié. Par son silence, celui-ci reste à l’écoute de l’autre : « Et je comprends que l’ineffable est aussi le nom qu’on cherche dans le regard de l’autre. Il nous donne à voir et à connaître la volupté de l’esprit et du corps. »
Ce silence à partir duquel se forme la parole précaire laisse toujours présent ce noyau vide, ce noyau d’indicible qui précisément constitue le lieu originel du poème et, s’il est plénitude, il n’en reste pas moins marqué par le trou de ce vide, vide constitué d’un manque inhérent à la naissance de celui qui parle. Car « l’ombre pèse lourd à qui se trouve dans la forêt, malgré les chants d’oiseaux. » L’ombre écorche, renvoie l’écho à la clairière : la parole s’origine en sa nuit même, en sa béance originelle qui apparaît comme la condition de sa naissance, de sa plénitude incarnée, « une terre promise» que l’on rejoint parfois – Loin de s’opposer l’une à l’autre, l’ombre et la lumière, l’opacité et la transparence, ne peuvent que se ménager une place réciproque : pas de parole poétique sans ce silence, pas de silence sans le consentement à la précarité du poème, celle même qui « donne droit d’asile à la lumière ». Alors le poète peut s’avancer « dans ce réjoui des hauts lieux, dans la rosée d’un temps à son commencement », délivré de toute peur.
Nous avons bien des raisons de nous taire, et le silence n’est pas seulement la marque d’une démission de la pensée. Parler, le pouvons-nous toujours quand nos mots s’affrontent au plus difficile : ce qu’il faudrait dire, ce que nous ne pouvons décrire ? Au moins pouvons-nous écouter le silence, le laisser être, et par lui donner naissance à une Parole qui garderait le silence – un langage qui s’exprimerait du plus profond de nous-mêmes sans trahir l’espace du silence.
Loin de nous éloigner du monde, de notre incarnation, de notre finitude, le silence semble donc nous y reconduire plus fondamentalement comme si c’était dans notre corps et dans les choses du monde, en nous tournant authentiquement vers elles, que nous apprenions à nous tourner vers l’invisible, vers ces « vies silencieuses » où le regard s’éprouve dans sa limite même – limite à partir de laquelle la voix du rien, ou du neutre, redevient d’une certaine manière positive. Le monde, nous dit Sylvie Fabre G., « est peuplé de tremblements secrets, de brûlures qui lui viennent d’un chant au cœur de notre vie. Son lent égrènement, sans justification, nous ouvre à l’autre lumière. »
Isabelle Raviolo
D.R. Texte Isabelle Raviolo
pour Terres de femmes

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