À l’instant du souvenir, de la contemplation et de l’écriture, le monde et le temps féroces s’oublient, reste l’ouverture de qui aime et voudrait être aimée. Tu remercies ainsi l’ami perçu au doux fond du ciel, il te ressemble car lui aussi, par gros temps, le nombre des
la force contraire des vents bien souvent le font ployer ou reculer mais non rompre sous la menace.
Chutes de moral ou de vers : tu erres au centre
des cités énormes, dans leurs rues aux cris d’éclopés, où les mendiants, les sans-logis, les mal ou pas du tout payés n’arrêtent guère les urbains pressés vers les entreprises, les commerces, puis les transports. On y entend les discours de haine, les paroles du mépris qui attaquent en toi la vie. Le vert rouille sur l’impassibilité de la pierre ou dans la violence de l’hiver. Poète et femme, femme et poète, tu es étourdie de tant d’injustices et de
mochetés. Menu flocon parmi les autres qui n’en peuvent mais, d’empathies en chamboulements,
Neige rien que tes vers pauvres pour témoigner, parce que tu n’es bonne
qu’à ça et
pas fichue d’interrompre en toi la rumeur silencieuse de la plainte ou de la révolte.
Le monde, sa ritournelle, ses ténèbres et son néant, pratique avec toi
le télescopage et le broyage. Un pied dans la vie et l’autre dans la mort, grand écart avec
compactage du réel, des joies et des déchirures. L’enfance a tous les âges, elle ferraille en nous, jeunes et vieux. Elle mène aussi la course contre le perdu. Un visage naît, brille puis disparaît et c’est si dur.
A l’azur blessé / de plus jamais plus, les absents règnent, père mort ou amant parti, le chagrin en toi trouve sa place avec la mélancolie et tu
sens ta solitude jusqu’aux ailes de ton nez. On cherche à jamais les cœurs dans les bouquets, anémones enchantées des ciels.
Mais voilà qu’un jour encore tu t’extasies devant le chat et la fleur parfaite, ou pour
le prince qu’on sort et l’enfant, merveilles de tes poèmes passés, présents et à venir. Ton cœur à toi, et le nôtre, n’ont-ils pas des veines pour la sève et des baumes pour la blessure ? Au cimetière tu trouves la paix, une forme de sérénité, dans tes rêves les mains
toujours bonnes de l’aïeule et dans un train très auroral le
petit gars solitaire aux yeux bleus qui partage les biscuits Lu de ton paquet puis s’endort, dans la simplicité d’exister là où la vie et l’autre vie sont sempiternellement humaines.
Sylvie Fabre G., « La Vie réinventée (Lettres) » in La Maison sans vitres, éditions La passe du vent, 2018, pp. 82-83-84. Postface d’Angèle Paoli.
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