LES MOTS LE SAVENT D’AILLEURS
« Parfois

et c’est un frôlement d’air
la substance du lieu se disperse
et de lui rien de stable ne reste
ni banc ni arbres ni fleuve rien
ce paysage-là s’est disjoint
le sens dans les formes a reflué
l’entrelacs d’elles qui les portait
ensemble dans un tout si visible
que c’était le monde évidemment
s’est dissipé d’un coup
et la rue
où je marche avec cette vision
d’un dehors retiré en lui-même
n’est plus ce double bord de façades
aux portes de banale effigie
aux fenêtres donnant sur le jour
de vies respirées à leur insu
aux rideaux tirés sur le secret
d’une unique répétition mais
un événement inatteignable
quoique proche quoique déplié en
un rythme à sa propre démesure.
Il y a un instant où je vois

dans ces formes exemptées de leur nom
une lumière palpable couleur
de miel et de ciel fondus couleur
de nombre premier indivisible
d’elles et tout autre qu’elles, un instant
où la perte de connaissance est
l’intuition d’une idée étrangère
dont l’ombre impossible à saisir glisse
en laissant ma pensée démunie.
Le dicible appelle ce suspens
où les noms s’effondrent sur eux-mêmes
dans un affolement d’étincelles
friables encore aveugles des issues
où autres ils renaîtront, ainsi
démuré jusqu’au nu de moi-même
aimanté par la distance qui
se creuse et afflue de toutes parts
je suis alors l’encoche où se fiche
le moment extrême de l’espace.
Ce que nous nommons « réalité »
est une partition de l’oubli
la mélodie des termes mis à
l’effusion des choses hors de leur nom

: l’ouïe est monotonement bercée
le regard n’a pas besoin de voir
nous respirons dans la quiétude, or
cela qui venait de nulle part
avec son immense manière d’être
vide et accompli en même temps,
ce « là » fugitif et musical
à moi seul sensible semblait-il
alors que passaient yeux grands fermés
comme un instant avant je passais
ceux pour qui le monde est une peau
à peine plus ample que la leur
et si platement habituelle
que ne les blesse nulle déchirure,
c’était le rai de la coulisse où
s’affublait la matière innombrable
stationnaire et active du temps.
Toute chose est différente d’elle
d’ailleurs les noms le savent qui feignent
de n’en être pas semblables afin
d’échapper au vide qui les fait.
Le monde est ce qui outre les noms,
qui les exulte en les poussant à
dire comment tout est autre chose
pensais-je, et je marchais dans la rue
avec dans la paume cette étoile
plénière trouvée dans le gravier. »
Renaud Ego, La réalité n'a rien à voir, Le Castor Astral éditeur, 2006, pp. 36-38.
NOTICE BIO-BIBLIOGRAPHIQUE
Né en 1963,
Renaud Ego est écrivain, critique littéraire et critique d’art. Il vit à Paris où il enseigne à l'ENSCI (École Normale Supérieure de Création Industrielle).
Parmi ses livres de littérature, poèmes et récits :
Le Désastre d’éden (Paroles d'aube, 1995),
Tombeau de Jimi Hendrix (Le Castor Astral, 1996),
Matthieu Messagier - L’Arpent du poème dépasse l’année-lumière (Jean-Michel Place, 2002),
Le Vide étant fait (illustré par Florence Gillet, édition de l’Attentive, 2004), et un essai consacré à l’art rupestre d’Afrique australe,
San (publié aux éditions Adam Biro, 2000). Son dernier livre de poèmes,
La réalité n’a rien à voir (dont est extrait le poème ci-dessus), a été publié en 2006.
Outre ses ouvrages, Renaud Ego mène un travail de réflexion sur la peinture et la littérature, en particulier autour du statut de l’image, commune à ces deux disciplines. Auteur de très nombreux articles, notamment consacrés à la poésie contemporaine, il a édité les œuvres complètes du poète suédois Tomas Tranströmer (Poésie/Gallimard, 2004) et récemment dirigé et préfacé, aux éditions Christian Bourgois, la réédition des poèmes de
Matthieu Messagier (Géologie historique et autres poèmes), avec qui il a écrit les poèmes de
Calendrier d’avants (Kungelrunde Null Verlag, 2003).
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NOTE : J'adresse mes plus vifs remerciements à Philippe Di Meo pour m'avoir conduit à la découverte de ce poème et pour m'avoir gracieusement transmis une bio-bibliographie de son auteur.